UN ALLER-SIMPLE POUR NEW-YORK
Par Leia

 

Chapitre 6

 

Je n'osai me retourner de peur de briser le rêve que j'étais assurément en train de faire. J'avais dû m'assoupir sur la banquette, le nez écrasé sur mon magazine. Pourtant, une pression sur mon épaule m'assura de sa réelle existence. Je baissai les yeux de côté et reconnus cette main longue et bien dessinée, la chaleur de son corps derrière le mien doucement perceptible, et l'odeur magnétique de son parfum boisé...

- Pauline !...

Je frisai l'apoplexie. Ce n'était pas possible !...

- Pauline... - répéta cette voix douce et masculine au creux de mon oreille.

Comme dans un état second, je me retournai lentement. Il se tenait devant moi de toute sa hauteur... Je ne vis au début que le bleu profond de ses yeux qui me regardaient avec bienveillance, brillant d'un trouble inconnu, comme de la tristesse contenue. Puis je remarquai son allure dépenaillée à laquelle j'étais peu habituée, qui témoignait de sa précipitation à venir jusqu'ici. Des morceaux de glace s'étaient formés sur ses cheveux englués de neige fondue qui gouttait sur son front et sur ses joues mal rasées. Son manteau tout dégoulinant n'avait pas meilleure apparence.

- Mon taxi s'est trouvé bloqué sur la route à trois kilomètres d'ici.  J'ai dû faire le chemin à pied ! - dit-il, pour répondre à mes interrogations.

- Tu dois être gelé ! - parvins-je à articuler.

- Je n'ai pas très chaud en effet !... - fit-il en balayant ses manches d'un geste empressé, des gouttes de neige s'écrasant en tombant au au sol et formant une petite flaque autour de lui. Je restai muette, les mots s'évanouissant dans mon esprit avant même que je les prononce.

Percevant mon désarroi, il se baissa vers moi pour mieux me transpercer de son regard étrangement las, dont les extrémités légèrement enflammées me laissaient deviner quelques nuits sans sommeil. Je persistai dans mon silence, n'osant espérer ce que je n'attendais plus. Il prit finalement une grande inspiration en serrant fort mes poignets :

- Pardonne-moi, Pauline, je t'en supplie !... J'ai été stupide, une véritable idiot, il n'y a pas de mots à la hauteur de ma crétinerie !... Plus ton départ approchait, plus l'idée de te perdre m'était devenue insoutenable ! J'ai bêtement cru qu'en prenant l'initiative de rompre avec toi faciliterait les choses par la suite. Dieu m'est témoin que c'est la plus grande erreur de ma vie !... Ces derniers jours sans toi furent la pire épreuve de mon existence ! Ne plus entendre ta voix, tes rires, ne plus sentir ta présence furent un véritable supplice ! Cent fois j'ai voulu frapper à ta porte pour te demander de me pardonner ! Cent fois j'ai rebroussé chemin ! J'avais trop honte de moi !... Honte de la façon dont je t'avais traitée après tout le bonheur que tu m'avais apporté... J'avais peur que tu me repousses, j'avais peur de lire dans tes yeux tout le mépris qu'un homme comme moi mérite après ce que je t'ai fait subir...

- William!... - bredouillai-je, les larmes aux yeux.

- Laisse-moi finir, my love, tant que j'en ai le courage !... - fit-il dans un triste sourire. Sa poigne se resserra un peu plus fort. Il voulait visiblement toute mon attention - Quand Candice est venue me voir hier soir après t'avoir rencontrée, elle n'a pu que confirmer le désastre de notre situation, et les reproches qu'elle m'adressa firent écho à mes propres jugements qui fustigeaient ma conduite depuis deux semaines. J'ai erré toute la nuit dans l'appartement comme une âme en peine. Quand vint le matin, la perspective de ton départ imminent me frappa en plein visage ! J'ai finalement réalisé que tu allais disparaître à jamais de ma vie, que tu allais partir et que je ne te reverrai plus!... Et j'étais là, comme un abruti, planté au beau milieu de mon salon !!! Je suis descendu à toute allure dans la rue, suis monté dans un taxi et j'ai foncé chez toi. Nila, tête hirsute, m'a ouvert la porte et m'annonça qu'elle venait de découvrir que tu n'étais plus là ! Je suis reparti à ta recherche, priant le ciel que je ne te manque pas à l'aéroport. Et cette fichue tempête est apparue, bloquant le trafic routier en quelques minutes !!! Résolu à te revoir coûte que coûte, j'ai entrepris de faire le restant du chemin à pied. Trois kilomètres s'effectuent rapidement en temps normal, mais avec cette neige sous mes pieds qui freinait mon ardeur à te retrouver et cette bourrasque qui me cinglait le visage, j'ai bien cru ne jamais arriver à temps ! Je voyais les minutes s'écouler, puis les heures, et je me désespérais de t'avoir manquée !!! Heureusement, le mauvais temps si narquois à mon égard s'est avéré salvateur dans ma déconvenue. En pénétrant dans l'aéroport, je devais être le seul à me réjouir que les vols soient suspendus !!!

Je ris intérieurement de sa remarque, me gardant bien d'afficher une quelconque émotion, alors que tout mon être vibrait à chacune de ses paroles...

- Quelle ne fut pas ma joie de t'apercevoir devant ce café ! J'ai bien cru être au début l'objet d'une illusion causée par la fatigue de ces derniers jours. Je distinguais ta silhouette, plus frêle que de coutume, qui me tournait le dos,  - Tu as bien maigri mon aimée!... - Mais tout à mon approche, la conviction intime que c'était bien toi s'intensifiait, et le frémissement qui secoua tes épaules à l'appel de ton nom, confirma la justesse de mon impression.

Il soupirait d'aise à présent, joignant mes mains dans les siennes sans tenir compte de ma mine perplexe.

- Je suis si heureux, Pauline !!! Si heureux de pouvoir te dire que je t'aime, profondément, de toute mon âme, et que je ne veux plus jamais te quitter !!! Oh, Pauline !... 

Il m'attira contre lui et me serra fortement contre sa poitrine. Je pouvais entendre les battements rapides de son coeur, sentir la chaleur de son corps contre ma joue. Un sentiment de plénitude m'envahit, effaçant en quelques secondes les meurtrissures de mon âme. Pourtant, étrangement, mu par un sursaut d'orgueil peut-être, il fut tout aussi vite remplacé par un sentiment de colère incandescente. Je n'allais quand même pas tomber dans le panneau ! Il n'allait pas s'en tirer comme ça !

Je me raidis, serrant les poings, et m'écartai de lui. Il me regarda, interloqué par mon subit changement d'humeur.

- Que se passe-t-il, Pauline ? Tu es bien étrange tout à coup ?

Je redressai fièrement le menton et le toisai avec mépris. 

- Qu'attends-tu de moi, William ? Que je me prosterne à tes pieds parce-que tu as traîné tes guêtres sur quelques kilomètres dans la neige ??? Quel effort surhumain, tu parles !!! 

- Mais quelle mouche t'a piquée ? Calme-toi, voyons !... -fit-il en ouvrant tout grand les yeux de stupéfaction.

- Je ne vois pas pourquoi je me calmerai !!! Tu arrives ici, avec toute ton éloquence, sans douter un seul instant que je pourrai te repousser ??? Mais qu'est-ce que tu imagines, mon poooooovre William, alors que tu m'as lâchement laissée tomber après m'avoir fait croire au Big Love ?!!! Quelle naïve j'ai été !!!

Des murmures scandalisés interrompirent mon élan. A ma grande surprise, les clients du café semblaient vivement intéressés par notre conversation. Rougissante, je maudis mon impulsivité qui avait dû les alerter. Je remarquai la présence d'Annette qui venait de prendre place à une table à côté de nous, manifestement très à l'écoute de nos échanges, ce qui accentua mon embarras. Déstabilisé, William se faisait de plus en plus petit sous son manteau.

- Pardonne-moi une nouvelle fois, Pauline. - fit-il d'une voix de garçonnet - Rien ne peut excuser mon comportement envers toi. J'ai été cruel et stupide, et je le regrette, sincèrement.

Nullement émue par ses dires, je poursuivis avec véhémence, la rage décuplant le débit de mes paroles, que je voulais percutantes et blessantes, comme une revanche sur ma souffrance. 

- Pas une fois tu t'es inquiété de savoir comment j'allais ! Comme si j'avais subitement disparu dans les limbes de ton indifférence ! Tu m'as ignorée, abandonnée, tu as brisé mon coeur sans te préoccuper des conséquences ! Tu me découvres amaigrie, mais crois-tu que je faisais des gueuletons chaque soir pour fêter notre rupture ?!!! J'ai perdu l'appétit, le sommeil, le goût de vivre, parce-que j'ai fait l'erreur de t'aimer et de ne pas pouvoir m'en défaire !!!

Ma voix s'étrangla sous l'émotion et je me maudis pour cet démonstration de faiblesse. Il se tenait devant moi, la tête baissée, mais je pouvais discerner du coin de l'oeil, l'ombre de souvenirs vivaces venir malmener son beau visage.

- Je n'ai jamais voulu te blesser... - fit-il dans un soupir las, fixant le sol - J'ai seulement voulu éviter de souffrir... une nouvelle fois...

- Pourquoi ne m'as-tu pas fait confiance ?... - fis-je d'une voix plus calme, déconcertée par la tristesse qui se lisait sur son visage. Il releva la tête et m'adressa un regard sur lequel se lisait une profonde douleur. 

- Parce-que j'ai été stupide au point de croire que tu aurais pu être comme elle, comme cette personne à qui j'ai autrefois donné mon coeur et qui l'a réduit en pièces sans aucune pitié. 

Je tendis une main tremblante pour le réconforter. Il recula en grimaçant, refusant ma compassion.

- Dieu comme j'ai aimé cette fille ! - poursuivit-il, d'une voix chevrotante, se délivrant enfin de ce fardeau qui l'oppressait depuis des années - J'étais si convaincu de la sincérité de ses sentiments que ce fut pour moi comme si tout l'immeuble m'était tombé dessus quand je lus, par hasard, dans le journal, qu'elle allait en épouser un autre ! Un de ces aristocrates anglais qui allait lui apporter un titre sur un plateau doré alors que je n'étais qu'un pauvre orphelin sans réel avenir à ses yeux. Tu te rends compte, elle n'a même pas pris la peine de me l'annoncer ?!!! Un coup de poignard dans le coeur aurait eu le même effet sur moi !...

- Je suis désolée... - murmurai-je, embarrassée. 

- Je suis mort ce jour là. Je m'étais juré de ne jamais retomber amoureux de quelqu'un et j'ai passé les années qui ont suivi à butiner ça et là sans chercher à me stabiliser. J'étais persuadé de finir ma vie en solitaire si bien que j'ai eu bien du mal à y croire quand nous nous sommes rencontrés !...

Je lui adressai un regard circonspect. Il me prit la main et la porta à sa bouche, la caressant de tendres baisers.

- Tu m'as fait renaître, Pauline ! Je ne sais par quel miracle, mais dès la première fois où mes yeux se sont posés sur toi, j'ai compris que j'étais pris au piège et que j'étais tombé fou amoureux de toi !... J'avais beau lutter contre mes sentiments, ils se renforçaient de plus belle à chacune de nos rencontres. Tu étais un cadeau du ciel pour moi. Et quand la date funeste de ton départ se rapprocha, l'éventualité de te perdre me terrassa. Je ne voulais pas revivre la même chose, c'était au dessus de mes forces, et égoïstement j'ai préféré te quitter, sans chercher à t'écouter, car je craignais trop, par expérience, que tu m'abandonnas à ton tour, dès ton retour chez toi. J'ai eu la faiblesse de croire qu'il valait mieux cesser toute relation avant de sombrer dans la désillusion car je savais que cette fois, je ne m'en remettrais pas. J'ai été bien puni, tu sais... Non seulement, je subissais les pires maux de ne plus t'avoir auprès de moi, mais je me détestais pour la souffrance que je te faisais endurer. Tu sais, Pauline, tu as lu juste en moi... Je suis revenu vers toi avec mes grands airs et mes certitudes, mais tout au fond de moi, je crève de frousse que tu me repousses... J'ai peur, Pauline !... - Un bruit étrange m'alerta alors. Il sanglotait !...  - Je t'en supplie, Pauline, pardonne-moi ! Je sais que je mérite tes foudres, mais par pitié, pardonne-moi, je ne peux concevoir de vivre sans toi, je t'aime trop !

Il s'empara de moi et me serra avec force contre lui. "Je t'aime, je t'aime !" - murmura-t-il d'une voix étouffée. Cette fois je ne pus le repousser. Je laissai rouler sur mes joues des larmes trop longtemps contenues, qui accompagnaient les secousses de son corps courbé sous le poids de son chagrin. Mes bras parvinrent à se faufiler autour de sa large carrure et je l'enserrai à mon tour. Des miaulements d'attendrissement fusèrent alors autour de nous, chatouillant désagréablement le peu de patience qu'il me restait. Décidément, ces gens n'avaient aucune retenue, ni la politesse de se faire discret !!!

- Tout va bien à présent!... - dis-je en feignant de les ignorer, fulminant intérieurement, tout tapotant tendrement le dos de William qui continuait à sangloter - Je suis là... Je ne te laisserai pas...

Il me serra contre lui d'autant plus fort que je manquai d'étouffer. Plié en deux de par sa haute taille, il enfouit sa tête dans le creux de mon cou, offrant à ma peau la confidence de sa respiration saccadée. Nous restâmes un long moment enlacés, reprenant peu à peu nos esprits. Quand sa respiration se fit plus paisible, je m'écartai de lui. Tout en reculant, ma main effleura la poche de sa veste dont la rondeur attira mon attention. Je le regardai, intriguée. L'oeil humide de William s'éclaira, scintillant de malice tandis que sa main plongeait dans la dite poche.  Il en sortit un minuscule écrin, qui en s'ouvrant révéla une magnifique alliance sertie de pierres précieuses opalescentes. J'étouffai un cri devant la splendeur de la bague.

- C'est la bague de fiançailles de ma mère... Hormis Candice, personne ne l'a jamais approchée. Même pas qui tu sais... - Il prit une profonde inspiration - J'ai fait de nombreuses erreurs et encore tout récemment, mais je ne veux pas commettre la faute de te laisser t'éloigner de moi cette fois.  Je sais que nous ne nous connaissons pas depuis longtemps, Pauline, mais j'ai acquis, après toutes ces mésaventures, la certitude que je ne pourrai vivre une seule seconde de plus éloigné de toi. Je t'aime de tout mon coeur et de toute mon âme, et je n'ose te faire la demande de... de devenir ma femme ! - Il baissa les yeux et comme dans un songe posa un genou au sol, me tendant le coffret d'une main tremblante - Je voudrais que tu la portes, Pauline, en témoignage de mon amour pour toi et en prévision de notre union prochaine. Le veux-tu, Pauline ? Veux-tu faire de moi le plus heureux des hommes et devenir ma femme ? Melle Pauline Alfonsi, voulez-vous m'épouser ?

Le sol se déroba sous mes pas.

- Pardon ??? - bredouillai-je.

Je restai muette de stupéfaction, paralysée de confusion devant la scène irréelle qui se déroulait sous mes yeux. Je n'osais bouger un cil de peur de découvrir que ce n'était que le fait de mon imagination. Je relevai les yeux vers les clients autour de nous dont le nombre curieusement s'était peu à peu étoffé. Les murmures s'étaient tus instantanément, comme pour mieux écouter ma réponse. Des dizaines d'yeux me fixaient intensément, leurs lèvres muettes me soufflant avec insistance le mot qu'ils attendaient tous. Ma bouche trembla, prête à prononcer ce mot qui explosait dans ma tête en un feu d'artifices. Mais subitement, la scène atroce de la veille où j'avais surpris William en galante compagnie me vint à l'esprit et chassa d'un coup de pied pervers cet instant de bonheur. 

- Ce n'est pas possible ! - m'écriai-je alors tout en lui tournant le dos, ignorant les murmures de déception qui s'exprimèrent autour de nous.

Le sourire radieux qui avait fendu la bouche de William s'évanouit sous l'effet de ma réponse inattendue . Abasourdi, il se releva en titubant.

- Pas possible ? Mais pourquoi ??? Qu'y a-t-il donc cette fois ??? - fit-il sur un ton excédé, irritation qui se manifestait aussi sur le visage désappointé de notre indiscret auditoire.

- C'est impossible car je ne peux pas croire à tes belles paroles ! - fis-je en secouant la tête comme pour me libérer de ce détestable souvenir - pour la bonne raison que je t'ai aperçu hier soir, devant Anim'Box, en train d'enlacer une de tes conquêtes !!! - lançai-je en haussant le ton, encouragée par les exclamations de réprobation qui accompagnèrent mes reproches.

William parut soupirer de soulagement. Nullement affecté, il s'amusa à prendre les clients à témoin.

- Que me racontes-tu là ??? - fit-il à peine surpris, en enfonçant ses mains dans les poches de son manteau, se divertissant de mon emportement.

- Ne joue pas à ça avec moi, William ! - rétorquai-je le rouge aux joues tout en pressant mon index contre son sternum pour mieux pointer du doigt son infamie - Je te parle de la fausse blonde que tu serrais dans tes bras !!!

- Aaaaaaaaaah, cette fille ! - fit-il en se tapant le front de la paume de la main. J'enrageais devant l'impertinence de sa décontraction - Figure-toi que cette demoiselle s'appelle Annie Brighton - poursuivit-il tout aussi calmement - C'est la fille d'Allan Brighton, l'ami de mon père qui m'a soutenu et aidé après le décès de mes parents. Je t'avais parlé de lui au début de notre rencontre, tu t'en souviens ?

J'acquiesçai maladroitement, pressentant le revirement de situation et le ridicule de mes reproches qui allait s'ensuivre. J'optai néanmoins pour une dernière tentative :

- Tu peux prétendre ce que tu veux, mais je t'ai bel et bien vu l'embrasser ! Nila peut en témoigner !!!

Les murmures scandalisés redoublèrent d'intensité. Stoïque, William s'approcha un peu plus de moi, un rictus malicieux au coin de des lèvres. Il posa ses mains sur mes épaules et m'obligea à le regarder.

- Tu m'as vu l'embrasser, en effet... - fit-il, amusé - mais sur le front !!!... Ah, Pauline ! Tu as interprété dans le mauvais sens cette démonstration affective qui n'était rien de plus que le baiser d'un grand frère à sa petite soeur! Annie venait m'annoncer qu'elle allait se fiancer à un jeune avocat, Archibald Cornwell, et je l'ai seulement embrassée sur le front affectueusement pour la féliciter. Tu penses bien, vu les circonstances, que j'étais à cent lieues de vouloir m'engager dans une quelconque relation !...

- Tu es si imprévisible, William, que j'ai dû mal à te croire - persistai-je, dubitative.

- Pourquoi te mentirai-je ? - fit-il en en se rapprochant de moi - Qu'ai-je à y gagner, dis moi ?

- J'ai assez souffert... - ripostai-je tout en reculant alors qu'il se faisait plus proche. Je buttai contre une chaise derrière moi. Je ne pouvais plus faire un pas, prise au piège alors qu'il me barrait le passage de sa haute stature - Je ne veux plus connaître cela...

- Moi non plus... - dit-il d'une voix grave en se penchant vers moi. Je pouvais sentir le doux contact de son souffle caresser mon front. Je maîtrisais difficilement mon trouble et tentais de l'affronter avec dignité. Il saisit de son index une boucle de mes cheveux et l'entortilla autour de son doigt - Je t'aime, Pauline, je t'aime tant que je pourrai le crier à la terre entière !

- Chiche ! - répondis-je alors du tac au tac, tout en me demandant la seconde suivante pourquoi je venais de dire cela. Au moment où j'achevais ma phrase, l'impression confuse d'avoir prononcé une énormité me traversa l'esprit, confirmée par l'éclair de joie qui fusa dans les yeux de William. 

- Pas de problème !... - fit-il en tournant les talons, me laissant seule au beau milieu du coffee-shop, sous les yeux interrogateurs des clients (auxquels j'aurais dû proposer de planter leur tente depuis le temps qu'ils nous observaient). William partit d'un pas alerte et se dirigea en sifflotant vers le bureau d'informations, à une centaine de mètres de là où je me trouvais. Je le vis discuter un petit moment avec l'hôtesse qui finit par lui remettre un objet qui semblait être un micro. Instinctivement, je recherchai une trou de souris pour m'y cacher. Trop tard !... 

Les haut-parleurs généralement utilisés pour informer les passagers crachouillèrent pendant quelques secondes, puis la voix de William résonna dans tout le bâtiment...

- Mesdames et Messieurs, joyeux noël à tous ! Je m'appelle William Andrey, et je voudrais en ce jour de fête partager avec vous une joie immense, celle de pouvoir clamer haut et fort mes sentiments pour la ravissante jeune fille que vous voyez là-bas !...

Je le vis pointer son doigt dans ma direction et des dizaines d'yeux, sans compter ceux de mon public fidèle, se posèrent sur moi. Cramoisie jusqu'à la racine des cheveux, un sourire niais s'esquissant sur mes lèvres digne de concurrencer celui de la reine de la foire agricole de ma région, je restais plantée là, les bras ballants, comme si ce qui me restait de bon sens s'était déjà échappé de mon corps paralysé de consternation. J'avais voulu jouer le jeu de la provocation, j'allais en avoir pour mon compte !... 

- Cette jeune fille s'appelle Pauline et je l'aime énormément. Sa compagnie émerveille chaque instant de ma vie, jusqu'au plus anodins qui deviennent inoubliables. Je veux tout partager avec elle, je voudrais qu'elle soit la mère de mes enfants, que nous finissions nos vieux jours ensemble. Mais... S'il y a une chose que je souhaiterais plus que tout au monde, c'est qu'elle fasse de moi, humble mortel, le plus grand des veinards : son... époux!... Pauline, veux-tu devenir ma femme ?...

Et là, méga-silence dans l'assistance, suivi, quelques secondes plus tard, d'un bourdonnement de voix qui allait crescendo en se rapprochant de moi.

- Comme c'est romantique ! - s'exclama Annette en joignant les mains d'extase, le regard perdu dans ses lointains souvenirs -  On dirait mon Léon au même âge !... 

Leon, Léon ! Il avait le beau rôle !... Moi qui ne souhaitais qu'une chose, déposséder de ses pouvoirs Jane Richards, la femme invisible des 4 Fantastiques, ne serait-ce qu'une minute, pour échapper aux yeux scrutateurs qui m'entouraient.

- Alors, qu'est-ce qu'elle dit ??? - fit une voix dont je ne distinguais pas l'origine.

- Oui !!! Qu'est-ce qu'elle dit ??? - s'écria une autre voix que je ne distinguais pas mieux.

Bon sang ! Mais qu'avaient-ils tous ??? Ils ne pouvaient pas s'occuper de leurs affaires ?!!! Comme si c'était si facile que cela de répondre !!! 

- Pourtant, au fond de toi, tu la connais la réponse, ma vieille !

- Je connais peut-être la réponse, mais la mérite-t-il vraiment ?...

- Ne commettez pas la même erreur que lui. Une telle déclaration ne se présentera pas deux fois... 

Je sursautai. C'était Annette qui venait de murmurer cette phrase à mon oreille. La voix de la sagesse ?

Plongée dans mes interrogations, William m'interpella une nouvelle fois, mais d'une manière plus subtile.

 

"I'm very sure, this never happened to me before
I met you and now I'm sure
This never happened before"

Now I see, this is the way it's supposed to be
I met you and now I see
This is the way it should be"
....

A l'écoute de notre chanson, un frisson voluptueux me parcourut l'échine. A travers la voix mélodieuse de William, me revint alors en mémoire le souvenir de notre premier rendez-vous et cette conviction intime qui m'avait foudroyée sur place : que ce garçon que je connaissais à peine était l'homme de ma vie !.. Je découvrais de plus qu'il chantait divinement bien !

"This never happened before"...

En effet, cela ne m'était jamais arrivé... Jamais arrivé de ressentir quelque chose pour quelqu'un avec une telle intensité, ce coeur qui bondissait dans ma poitrine chaque fois qu'il posait ses yeux sur moi, cette émotion qui me submergeait quand sa peau effleurait la mienne. J'étais sans aucune hésitation folle de ce garçon qui osait braver le ridicule et me chanter la sérénade au beau milieu d'un aéroport. Comment résister à cela ?

Je m'entendis alors prononcer ma réponse comme s'il s'agissait d'une autre personne.

- Oui... - fis-je d'une voix inaudible.

- Elle a dit oui !!! - s'exclama en écho Annette qui visiblement était loin d'être sourde...

- "Sí!", ha dicho !!! - la relaya une femme de type hispanique en faisant sautiller d'excitation son bébé dans ses  bras.

Le message se propagea à une vitesse extraordinaire, passant d'un témoin à un autre, jusqu'à un vigile qui semblait partager la nouvelle avec ses collègues sur son talkie walkie. Du pur The twilight zone !

Fébrile, je regardai dans la direction de William qui courait à présent vers moi, les sourcils froncés d'inquiétude comme s'il avait du mal à y croire. J'allai à sa rencontre.

- En es-tu certaine ? - me demanda-t-il, quand il se trouva enfin devant moi.

Je hochai la tête de contentement. Les yeux de William s'écarquillèrent puis un sourire radieux fendit son beau visage. Je réalisai alors ce que je venais de dire et c'est avec plus d'assurance que je répétai ces mots.

- Oui!... Oui, je le veux !... 

Un flot d'applaudissements recouvrit mes paroles tandis qu'il s'emparait de ma taille et me serrait puissamment contre lui, me soulevant comme il eut été d'un fétu de de paille. Il me fit tournoyer ainsi durant quelques secondes jusqu'à ce que nous en ressentîmes l'ivresse. Quand il me reposa, je repris mon souffle puis lui tendis une main émue dont il s'empressa d'habiller l'annulaire de l'anneau ciselé aux armoiries de sa famille. Les yeux embués de larmes, je distinguai Annette qui trépignait de joie, relevant ses lunettes pour essuyer le coin de ses yeux. Je haussai les épaules devant la cocasserie de la situation et adressai à William un sourire béat. Je lus dans ses yeux qu'il partageait mon contentement. Gênés, nous nous tournâmes vers notre "public" qui s'enthousiasma de plus belle. Certains virent jusqu'à nous serrer la main pour nous féliciter et nous formuler leurs voeux de bonheur. Je réalisai combien la vie pouvait nous apporter des joies et nous les reprendre en quelques secondes. J'en appréciai donc d'autant plus l'instant présent. J'allais devenir l'épouse de William et je comptais bien en apprécier intensément chaque seconde. La sonnerie de mon portable retentit alors dans la poche de mon manteau et me soutira de mon euphorie. La voix hystérique de Nila envahit mon conduit auditif. Je reculai l'appareil de quelques centimètres pour ne pas devenir sourde :

- Allo??? Pauline !!!! C'est pas croyable, vous passez à la télé !!!

Convaincue d'avoir mal entendu, je la fis répéter.

- Vous êtes sur WNBC (une chaîne new-yorkaise d'info en continu ) et je peux vous voir en train de vous bécoter !!! 

Interloquée, je pivotai sur place et remarquai un homme muni d'une caméra au logo de la chaîne télé scotché sur le côté, en train de nous filmer ! Quitte à perdre son temps à répéter depuis des heures les même compte-rendus météorologiques, le pauvre journaliste qui se tenait aux côtés du cameraman, certainement aux aboies du moindre scoop, avait dû penser que cela égayerait sa rubrique des chiens écrasés... Le voilà qui s'approchait de nous avec son micro ! Je lui fis signe de ne pas faire un pas de plus ! Tout New-York assistait à nos retrouvailles, c'était déjà pas si mal !...

Pendant ce temps, Nila continuait à me harceler de questions, qu'elle débitait à une vitesse folle, si bien que je peinais à y répondre.

- Je rêve ou il vient de te passer la bague au doigt ???

- Tu n'as pas rêvé !... - ricanai-je bêtement - Il m'a bel et bien demandé en mariage !... D'ailleurs que dirais-tu d'être ma demoiselle d'honneur ?...

Au bruit sourd de sa chaise basculant à la renverse, j'en conclus qu'elle avait accepté !...

En début d'après-midi, la tempête prit fin et un soleil conquérant se fraya une place à travers les nuages. Après un travail acharné qui dura jusque tard dans la nuit, les pistes d'atterrissage furent dégagées. Mon vol fut finalement confirmé avec vingt quatre heures de retard.  Par chance, William qui souhaitait m'accompagner, put profiter du désistement d'un voyageur et prendre le même avion que le mien. Ayant expliqué sa petite aventure à une ravissante hôtesse tombée sous son charme, on parvint à lui trouver une place assise à mes côtés. Je nageais dans le bonheur le plus complet ! Blottie tout contre lui, je n'eus de cesse, tout le long du voyage, d'admirer la sublimissime alliance qui scintillait à mon doigt. Je trouvais aussi que Pauline Andrey sonnait très bien et que j'aurais tôt fait de m'y habituer. Mais cette perspective matrimoniale ne fut pas aussi facilement accueillie par l'entourage familial!...

- Vous allez QUOI ??? - s'exclama mon père en sursautant sur son fauteuil, alors que nous entamions l'apéritif pour fêter notre arrivée.

- Nous marier, papa !... Tu as très bien entendu ! - fis-je sur un ton naturel qui me surprit moi-même. Mon frère aîné,  Augustin, s'en étouffa de moitié. Embarrassé, William, qui comprenait à demi-mot le français et soupçonnait le malaise, s'enfonça un peu plus profondément dans le canapé en toussotant. L'euphorie des retrouvailles venait de laisser place à un silence embarrassant.

- Ma chérie... - intervint ma mère, livide - Nous sommes très heureux de rencontrer le jeune homme dont tu nous avais si souvent parlé, mais vous marier, voyons, n'est-ce pas un peu trop précipité ??? Tu es si jeune encore... (Inutile de préciser que je m'étais bien gardée de leur raconter qu'il m'avait plaquée quinze jours auparavant!... Cela aurait causé, je présume, un certain malaise...)

- Je peux comprendre ton inquiétude, maman, mais nous sommes vraiment amoureux. Ce n'est pas une bagatelle (pour rappeler les propos d'un certain président de la république!.. ^__^)

- Vous pourriez vivre ensemble au lieu de vous marier, ce serait plus sage tout de même!... - fit mon second frère Barnabé en avalant une tranche de saucisson.

- Je crois que tu es mal placé pour donner ce genre de conseil !... - le railla Augustin en lui donnant un coup de poing amical sur l'épaule - Je te rappelle que tu en es à ta troisième rupture de fiançailles!... 

Barnabé haussa les épaules.

- La troisième d'accord, mais avec la même fille, je précise !...

- Tu devrais plutôt te décider une fois pour toute à l'épouser, tu l'as dans la peau cette nana ! - fit Augustin, en serrant contre lui Félicie, son épouse et mère de leur petit garçon de deux ans, Téo.

- Ouais, ouais!... - répondit Barnabé en chassant distraitement des miettes invisibles de la cuisse de son pantalon.

Ta mère a raison ! - finit par articuler mon père, encore secoué par le choc de notre annonce, insensible aux tentatives fraternelles pour détendre l'atmosphère - Tu n'as que vingt et un ans ! Tu as tout le temps de te marier, sapristi !

Je soupirai en levant les yeux vers le plafond.

- Vous n'étiez pas beaucoup plus vieux que moi quand vous vous êtes mariés ! Pourquoi tant de réticence alors à notre union ?

- Parce-que... Parce-que... - bredouilla mon père en martyrisant un pauvre cure-dent.

- Parce-que vous vous connaissez à peine ! - fit ma mère dans un trémolo - Et que, sans vouloir offenser William, nous ne connaissons rien de lui ! Tu nous prends un peu par surprise, il faut bien l'avouer !...

- J'aurais peut-être une solution !... - intervint Augustin - Personnellement, je n'ai rien contre le fait que ma petite soeur chérie se marie. Quand je vois dans ses yeux pétiller la joie qui l'habite et le sourire radieux qu'elle nous renvoie depuis son arrivée, je me dis qu'elle doit vraiment être très heureuse et que je n'ai pas le droit de lui gâcher tout ça pour des histoires de principes. Néanmoins, je voudrais m'assurer que je vais la confier à une personne qui, bien que je ne doute pas de la sincérité de ses sentiments sinon il ne se serait pas aussi inconsciemment jeté dans la fosse aux lions, doit être capable de la protéger en toutes circonstances. Voilà pourquoi je propose que nous le testions dimanche prochain avec le match de rugby amical !

- C'est ça, ta solution ? - fit Barnabé, dont les larges épaules se secouaient au rythme de son ricanement moqueur - Le faire assister à un match de rugby ???

Augustin dévoila en réponse l'intégralité de ses deux rangées de dents via un sourire jouissif.

- Je n'ai pas dit "assister" mais "participer" !...

- Quoi ? Mais tu veux le faire tuer ??? - fis-je en me cabrant - Tu ne vas pas le mêler à votre bande de barbares ?!!!

- Où tu as vu des barbares ??? - s'insurgea Barnabé, outré - C'est un sport un peu brusque, je te l'accorde, mais ça n'a jamais tué personne !...

- Tu oublies tes deux bras cassés, ton épaule démise, tes points de suture qui ont dépouillé la plus grande partie de tes sourcils et l'oreille qu'on a failli t'arracher ! Un sort similaire que connut aussi Augustin ! - ripostai-je, furieuse, dressée sur mes converses qui viraient au pourpre.

- Eh, oh ! Du calme ! - fit Barnabé tout aussi cramoisi, son accent du midi assommant chacune de ses syllabes - C'est une tapette ton mec ou quoi ? 

- Ne sois pas grossier ! - aboyai-je - William n'a pas besoin d'aller se faire dévisser la tête pour vous montrer sa valeur ! Ce n'est pas parce-que vous avez des muscles et que vous foncez dans le tas que vous êtes plus courageux que lui ! Il...

- Si vous le permettez, j'accepte volontiers de participer à ce match !... - intervint William d'une voix très calme sous les yeux médusés de son entourage. Les cris de hyène qui s'époumonaient dans la pièce depuis quelques minutes s'interrompirent tout de go. Je me tournai vers lui, muette de stupéfaction.

- Tu n'y penses pas, William ! Ils vont te réduire en miettes ! Tu ne tiendras pas cinq minutes !

- Si ma vie doit s'arrêter demain, je préfère que ce soit dans l'honneur !  - me répondit-il, une pointe d'ironie dans la voix - Mes ancêtres écossais pratiquaient déjà ce jeu au XIXème siècle et ont conservé un attachement profond à ce sport bien après leur installation en Amérique. C'est mon père qui m'a enseigné les règles complexes de ce jeu et nous avons bien souvent regardé ensemble des matchs à la télévision.

- Jouer au rugby et le regarder à la télévision, ce n'est pas la même chose ! - rétorquai-je tout en essayant de contrôler l'hystérie qui s'emparait de moi.

- Tu oublies que j'ai été champion de hockey !... Les coups cela me connaît !... - me dit-il en posant une main qui se voulait rassurante sur la mienne.

Puis il s'adressa à l'ensemble de ma famille et déclara dans un français approximatif qu'il acceptait avec grand plaisir de se joindre au match. Barnabé se frotta les mains de contentement et leva son verre à son futur co-équipier. Augustin, assis dans le fauteuil à côté de William, lui assena dans le dos une franche tape d'encouragement. William lui sourit timidement, dissimulant difficilement un rictus de douleur. Riant sous cape, je soupçonnais mon "champion" de hockey de réaliser peu à peu dans quoi il s'était embarqué. Barnabé éclata de rire devant la cocasserie de la scène levant encore plus haut son verre, que son geste impulsif manqua de renverser sur la table. Je jetai un oeil vers mes parents restés silencieux, immobiles et indifférents à l'agitation ambiante. J'en conclus, désenchantée, que le combat pour prouver la légitimité de notre amour ne se jouerait pas uniquement sur le terrain mais sans nul doute aussi dans les tribunes...

Les jours suivants, je prenais plaisir à faire découvrir à William mon petit coin de pays. Malgré notre entrée dans l'hiver, la nature nous dotait d'un temps agréable pour la saison : un froid vif mais sec, réchauffé par les rayons ardents d'un soleil aux reflets d'argent. Un ciel bleu azur, sans nuage, se déployait au dessus de nous comme un chapiteau de velours. Cela nous changeait de la tempête new-yorkaise !...

Au volant de ma vieille Mini Austin rouge, dont le toit à damiers faisait toute ma fierté, nous parcourions les routes vallonnées de la région qui ne déméritait pas son surnom de Pays de Cocagne. Au fil de nos haltes, William engloutissait avec gourmandise moults gimblettes albigeoises, navettes, janots à l'anis, fouaces, échaudés, hypnotisant son palais habitué aux tristes beignets huileux de la Grosse Pomme, de saveurs inconnues et délicieuses. Je lui découvrais un appétit pantagruélique, confirmant ainsi le pouvoir ensorcelant de la cuisine locale. Tout en prenant soin de son estomac, je m'attachais aussi à lui faire visiter des sites prestigieux : Albi et sa cathédrale gothique, chef d'oeuvre du moyen âge, le musée Toulouse-Lautrec, abrité dans l'ancien palais épiscopal, où était conservée la plus importante collection de ce peintre à l'univers insolite, Cordes et sa cité médiévale, dont la splendeur était célèbre dans le monde entier, Gaillac et son vignoble millénaire qui séduisit particulièrement mon compagnon...) Toujours munie d'un carnet à dessins, je redécouvrais ces lieux à travers les yeux de William, et couchais sur le papier des lignes nouvelles, pleines d'enthousiasme, moins académiques mais qui me semblaient plus vivantes.  A travers mes dessins, s'exprimaient à cette époque là, ma joie de vivre et le bonheur extatique qui m'habitait. Je me surprenais à devenir moins lisse, moins policée, l'amour me donnant des ailes et et une confiance en moi qui m'avait toujours manquée. Je découvrais aux côtés de William une vie nouvelle, un avenir à la fois rassurant mais rempli de surprises, et par dessous tout une impression de liberté, de foi dans la vie que je méconnaissais, une force intérieure prête à me faire déplacer des montagnes. Je n'avais qu'une hâte : pouvoir le rejoindre au plus vite quand il serait à New-York et concrétiser tous les projets communs qui occupaient à présent toutes nos conversations : notre mariage bien sûr que nous voulions le plus tôt possible, puis mon installation chez lui. Le plus ardu allait être mon accès à la green card, le sésame pour vivre et travailler aux Etats-Unis.  William m'avait rassurée en évoquant des relations dans l'administration qui certainement faciliteraient les choses. J'étais aussi impatiente de reprendre mon travail à Anim'Box !

Le dernier jour, nous achevâmes notre périple dans la ville rose, Toulouse, que chantait si bien Claude Nougaro. William n'avait de cesse de me répéter combien il était émerveillé par la richesse historique et architecturale de ces lieux : "Un si petit pays et tant de merveilles !.."  Hé oui, pas si mal, pour la "vieille Europe"!... 

Au soir, nous rentrâmes à la maison complètement fourbus, ce qui n'empêcha pas William de se jeter avec voracité sur la soupe au potiron que ma mère nous avait concoctée. L'air du pays lui faisait manifestement du bien ! Nous n'avions pas reparlé avec mes parents de notre projet de mariage et ils s'en gardaient bien de leur côté. Je restais convaincue qu'en connaissant mieux William, et vu l'honneur qu'il faisait à la soupe de ma mère, leurs réticences s'amenuiseraient peu à peu. C'est alors que je réalisai que nous étions à la veille du fameux match de rugby. Mon estomac se crispa sous l'émotion, et je parvins difficilement à avaler la dernière cuillerée de ma soupe. Je m'apprêtai à poser le sujet sur le tapis quand la sonnerie de mon téléphone portable retentit. C'était Nila qui venait prendre de nos nouvelles. 

- Salut ma vieille ! Comment se passe votre séjour en amoureux ? - demanda-t-elle d'une voix très enjouée. La communication était si parfaite que j'avais l'impression que mon amie se trouvait tout à côté de moi. Je m'éloignai de la table pour discuter avec elle plus discrètement.

- Tout se passe merveilleusement ! J'ai fait visiter la région à William. Je crois qu'il apprécie beaucoup la cuisine locale !

- Cela doit le changer des hamburgers ! Fais attention à ce que votre malbouffe ne le rende pas obèse !

- Il n'y a pas de risque ! - fis-je en éclatant de rire - Demain il va se dépenser comme un forcené au match de rugby de ma ville !... 

- Un match de rugby ??? Tu parles bien de ce sport avec des gugusses à la tête de boxeurs, des cous de taureau, et des carrures d'armoire à glace ???

- Mouiiii !... - répondis-je dans un couinement misérable - N'en dis pas plus ! Je meurs d'angoisse ! Et je n'ai rien pu faire pour le faire changer d'avis ! On dirait qu'il veut mettre un point d'honneur à prouver qu'il en a dans le ventre alors qu'il court tout droit à l'abattoir ! Il faut dire que mes Judas de frères ont tout fait pour l'y encourager !... 

- Bon courage, ma pauvre, et surtout bonne chance ! - fit-elle, ironique - Tu devrais prendre des cours de secourisme accéléré ! Quand je vais raconter ça au boulot !... Le william Albert Andrey qui laisse tomber ses costards pour une tenue de rugbyman !... On va me prendre pour une illuminée !... Envoie-moi des photos que je puisse les montrer !...

- On verra, on verra !... - répondis-je découragée - Prendre des photos ne sera pas ma priorité, tu vois !...

- Je comprends... - fit Nila, réalisant  sa maladresse - Mais au cas où, pense à moi !... 

Je souris finalement devant son insistance lourdaude et lui promis de faire au mieux. Dans un sens, une photo de William dans ses atours sportifs ne pourrait que démontrer sa faculté d'adaptation à toutes les situations... A condition qu'il reste en un seul morceau !...

- Au fait !J'ai failli oublier de te dire !... - intervint mon amie - J'ai vu Al ce matin, tu sais ton copain SDF ! Il t'envoie bien le bonjour et demande si ce que tu avais en projet pour lui avait porté ses fruits ? De quoi il voulait parler ?

- Al !!! Je l'avais complètement oublié !! - fis-je en me tapant le front de la paume de la main - Quelle imbécile je fais ! Nila, excuse-moi mais il faut que je te laisse, j'ai du travail sur la planche ! Si tu revois Al, dis-lui que je m'occupe de tout !

- Pas de problème, ma belle ! Je ferai suivre le message ! Amusez-vous bien !

Je lui envoyai milles hugs and kisses et raccrochai tout de go. Je retournai précipitamment à la salle à manger et interpellai mon frère Augustin, qui redressa un nez candide avant de changer d'humeur quand je me lançai dans mes explications...

- Tu aurais pu m'en parler quand même avant de promettre quelque chose que tu ne peux pas tenir !

- Mais voyons Augustin, tu travailles bien à la police scientifique, non ? Tu peux bien insérer quelques photos dans votre logiciel de morphing ? C'est pas la mer à boire !

- Ouais, hé bien si tout le monde dans le service faisait la même chose, les enquêtes n'iraient pas bien vite !

- Je t'en supplie Augustin, il faut que tu m'aides ! Ce pauvre homme vit tout seul dans les rues de New-York alors qu'il a peut-être une famille qui espère encore le retrouver ! Il ne sait pas comment il s'appelle. Imagine un peu ce que cela doit être pour lui ! 

- Et en plus, tu me demandes cela alors que je suis en vacances !... - ronchonna mon frère. Je m'approchai de lui et mis mes bras autour de son cou, le câlinant comme quand j'étais petite fille.

- Tu as juste qu'à appeler un collègue, lui donner les photos pour qu'il les mette dans l'ordinateur... C'est la machine qui fera tout le travail... hummm ?...

Mon frère simula une grimace d'hésitation tout en sachant déjà que j'avais brisé ces dernières défenses. Il ne savais pas me résister quand je le cajolais...

- Bon d'accord, je m'occuperai de cela tout à l'heure... Mais je t'avertis, ne me demande rien d'autre !

- Promis, promis ! Tu es vraiment trop chou ! - m'exclamai-je tout en faisant claquer un énorme baiser sur sa joue. William me regardait amusé. Il me confia plus tard que cela lui avait rappelé l'attitude de Candice avec lui quand elle voulait expressément quelque chose. 

- Vous n'imaginez pas le pouvoir que vous pouvez avoir sur nous ! - me dit-il alors qu'il se tenait devant la porte de ma chambre pour me dire bonsoir avant de rejoindre la sienne pour la nuit.

- Détrompe-toi ! Nous en sommes bien conscientes ! - rétorquai-je, jubilatrice, tout en préparant ma couche - Les plus grands hommes de ce monde n'ont été ce qu'ils sont que par les femmes qu'ils ont aimées. Pense à  Napoléon et Joséphine, Jules César et Cléopâtre, Mickey et Minnie... Leur influence était sans limite, et cela continue encore aujourd'hui. 

- Tu insinues que nous, les hommes, sommes dépourvus de tout bon sens ?... - fit-il, le sourcil froncé en s'approchant de moi. Je reculai de quelques pas jusqu'à buter contre la commode derrière moi.

- Je n'insinue rien, je ne fais qu'exposer des faits reconnus - gloussai-je, me moquant de la fausse contrariété qu'il affichait - Vous ne seriez que peu de choses sans nous les femmes !...

Je remarquai une contracture d'agacement importuner son beau regard, puis un rictus malicieux se dessiner sur ses lèvres  tandis qu'il disposait son bras au-dessus de ma tête en une arche athlétique m'interdisant tout mouvement de retraite. J'étais une nouvelle fois prisonnière de sa haute stature qui se courbait lentement vers moi. Déstabilisée, je baissai les yeux. Le petit air goguenard avec lequel j'avais paradé quelques secondes auparavant se volatilisa au contact de sa bouche sensuelle dans le creux de mon cou.

- Crois-tu toujours que notre rôle sur cette terre soit si superflu ? - murmura-t-il en prenant soin de balayer ma nuque de son souffle envoûtant. 

- Il doit bien y avoir quelques exceptions !.. - gémis-je dans une tentative de résistance qui témoignait plus de mon impuissance à lutter contre sa captivante présence tout contre moi. Les papillons dans mon ventre recommencèrent à s'agiter furieusement. Ses lèvres magnétiques se rapprochèrent, jusqu'à se sceller aux miennes avec une intense frénésie qui me dépossédait de tout raisonnement, m'entraînant dans une exaltation des sens qui me semblait de moins en moins contrôlable. Vaincue, j'accueillis ses baisers avec délice, enfonçant mes mains dans sa chevelure dorée, me crispant de retenue à chaque aiguillon d'excitation qui m'étourdissaient. Depuis notre rupture, nous n'avions pas encore eu l'occasion de nous témoigner plus "intimement" notre amour, la bonne éducation que j'avais reçue de mes parents m'interdisant toute frivolité au sein de la demeure familiale. En cet instant pourtant, je me sentais capable de courir le risque de me voir damnée et lâchée dans les flammes de l'enfer, trop désireuse que je j'étais de pouvoir le projeter sur le lit qui se tenait devant moi, lui arracher sans ménagement ses vêtements, et le posséder, jouir de tout son être jusqu'à éteindre cette fièvre hystérique qui m'électrisait! Mes belles paroles sur le bon sens féminin avaient fait long feu!...

La voix de mon père qui allait en se rapprochant mit un terme brutal et radical à nos effusions. Le sixième sens paternel avait dû enclencher toutes les sirènes d'alerte, auquel je rendais grâce, bien que contrite, mais néanmoins soulagée de n'avoir pas eu ainsi, peut-être, à être surprise à califourchon sur mon petit copain !!! Cela aurait un peu gâché le séjour, il faut bien l'avouer, et potentiellement accéléré le retour de William dans sa lointaine patrie !... 

- Je passais te souhaiter bonne nuit, ma puce - fit-il en toquant à la porte. 

- Tu as bien fait, je n'aurais pas pu m'endormir sans un baiser de mon petit papa ! - dis-je avec insouciance malgré mes joues en feu qui faisaient concurrence aux couleurs vives de mon pyjama. Je jetai un oeil furtif vers William qui, d'un bond de géant, s'était retrouvé dans le coin opposé de la pièce et feignait d'être plongé dans la lecture d'un livre. Dans sa hâte, il n'avait pas remarqué que son choix s'était posé un vieux titre de Oui-Oui que j'avais retrouvé pour Téo, mon neveu. Réalisant son erreur, il reposa le livre sur son étagère en toussotant, évitant volontairement le regard inquisiteur de mon paternel.

-  Je vais aller me coucher moi aussi, j'ai besoin de garder mes forces pour demain... - fit-il, le plus sérieusement du monde en déposant un chaste baiser sur mon front - Bonne nuit, Monsieur Alfonsi... - ajouta-t-il en quittant la pièce à pas chassés.  Mon père répondit par des grommellements qui ne cachaient rien de ses soupçons. Je lui adressai mon plus beau sourire et me mis à bailler à gorge déployée pour détourner sa suspicion, et surtout éviter toute explication embarrassante. Je sautai dans mon lit, tirant sur les draps pour mieux me recouvrir le bout du nez, les yeux papillonnant d'une soudaine fatigue.

- Repose-toi bien, ma chérie... - fit-il en m'embrassant. 

- Bonne nuit papa ! - répondis-je en retrouvant ma voix de petite fille. Un voile de tristesse sembla passer furtivement sur son visage. Il s'assit sur le lit tout près de moi et posa sur ma joue sa main burinée par trop d'années à bâtir des maisons. Sa peau rugueuse caressait la mienne affectueusement, comme il avait l'habitude de le faire quand j'étais enfant. Je fermai les yeux de contentement.

- Dire qu'hier encore tu serrais ton doudou dans tes petits bras et que je restais auprès de toi jusqu'à ce que tu t'endormes. Et à présent, c'est un autre qui va t'enlever à moi... - murmura-t-il, nostalgique.

Je me relevai pour mieux le regarder, prenant appui sur mes coudes.

- Je serai toujours ta petite fille, tu le sais bien, papa... Ta petite fille, qui t'aime... Tu es et tu resteras mon papa chéri pour toujours. Personne ne peut te remplacer dans mon coeur. 

- Pas même lui ?

- Pas même lui... 

Il me renvoya un étrange sourire, mêlé de perplexité et d'apaisement. Il se redressa, retenant ma main qu'il embrassa.

- Bonne nuit, ma chérie, et surtout... Sois heureuse!...

- Je le suis, papa, je ne peux l'être plus en ce moment.

Il soupira d'aise et quitta lentement ma chambre, se retournant pour m'envoyer un dernier baiser de la main au moment de refermer la porte. Dès qu'il eut posé un pied dans le couloir, il reprit la posture fanfaronne à laquelle nous étions habitués, interpellant ma mère de sa voix grave. L'écart de faiblesse qu'il m'avait manifesté quelques secondes auparavant s'était envolé, la « rital attitude » reprenait ses droits, excessive dans sa virilité pour dissimuler sa fragilité, fragilité qu'il n'avait pas repoussée devant moi et que nous avions partagée. Je ricanai sous ma couette et fermai les yeux, rassurée et bienheureuse d'être membre d'une famille aussi formidable, que William rejoindrait d'ailleurs bientôt... S'il ressortait vivant du match du lendemain!... Saisie d'une nouvelle crise d'angoisse, je m'enfonçai un peu plus profondément sous ma couette, priant que le sommeil vienne s'emparer de moi au plus vite pour échapper à ces envahissants tourments.

Je posai une main tremblante sur le front de William qu'on venait d'installer dans sa chambre, après son retour de l'hôpital. Il tourna vers moi un regard auréolé d'hématomes violacés et entrouvrit sa bouche tuméfiée. 

- Che crois que che me chuis chamais auchi bien amuché !...

Je haussai les épaules d'exaspération. Je baissai les yeux sur le bandage qui entourait son épaule blessée et ne pus m'empêcher de fulminer.

- Comment peux-tu me dire cela ?!!! Tu as failli y laisser les os ? Tu as vu dans quel état tu es ???

William me renvoya un sourire extatique.

- Et tu as fu dans quel état che les ai mis auchi ?

- C'est bien vrai, ça ! - rajouta Barnabé qui jusqu'à présent était resté à l'écart, caché derrière l'encadrement de la porte, redoutant une crise d'hystérie de ma part. Il gonfla sa poitrine, goguenard - On leur a flanqué une sacrée raclée à ces rigolos de Fenouillet !

Je le foudroyai du regard tentant tant bien que mal de maîtriser ma colère.

- Tu peux faire le malin, abruti ! Je ne comprendrai jamais la satisfaction que vous pouvez ressortir de vos ébats d'hommes des cavernes ! Mais regarde un peu comme William est amoché !!!

- Bah, c'est le métier qui rentre ! - fit-il en gloussant de malice - Et puis arrête un peu de le couver, ton William ! T'es pas sa mère quand même ! C'est pas une luxation d'épaule et quelques bleus à la face qui vont le traumatiser ! Pas vrai, William ?

Ce dernier acquiesça en grimaçant de douleur. Son oeil persistait néanmoins à briller d'enthousiasme. Manifestement, le match l'avait conquis et les contacts virils ne l'avaient pas effrayé. J'en venais à penser que les hommes n'étaient tous qu'une bande d'andouilles dont le plaisir suprême revenait à se réunir en meute pour se taper dessus allègrement. Je ne reconnaissais plus mon William, qui, malgré la souffrance, riait bêtement des absurdités de mon frère. J'en arrivais à leur en vouloir de me tenir aussi effrontément à l'écart alors que mon seul désir était de prendre soin de lui. L'irruption d'Augustin suivi de mon père mirent un terme à toutes mes espérances dans le genre humain.

- Alors champion ! - s'écria mon père qui manifestement avait découvert en mon fiancé de nouvelles qualités... - On peut dire que tu nous as épatés, dis-donc !

William émit un grognement qui se voulait un remerciement. Je soupirai de consternation devant cette soudaine admiration alors que je soupçonnais mon paternel d'avoir, la veille, souhaité ardemment le renvoyer dans le premier avion pour New-York. Au lieu de me réjouir, je ressentais paradoxalement ce revirement d'opinion comme une trahison. Il faut dire que je supportais mal de les voir tous autour de lui s'enorgueillir gauloisement de leur victoire alors que William se trouvait allongé sur un lit, emmailloté de bandages ! Il fallait bien reconnaître cependant que nous avions assisté à un match exemplaire qui allait certainement rester dans les annales locales. Je n'étais pas peu fière intérieurement des prouesses sportives de William, qui, bien que néophyte dans la pratique, s'était avéré un joueur percutant et... percuté!... 

Pourtant, j'étais parvenue à me mettre d'accord avec mes frères pour qu'ils ne laissent William jouer que la seconde mi-temps. J'avais naïvement pensé que l'épuisement des autres joueurs aurait limité leurs ardeurs, ce qui l'aurait indirectement préservé. J'avais oublié combien les joueurs sur le terrain, surtout quand le score est aussi serré, pouvaient se transformer en bêtes fauves, livrant combat jusqu'au coup de sifflet final sans défaillir. Mon pauvre William se retrouva rapidement la cible de l'équipe adverse, trop ravie de pouvoir faire "mumuse" avec une proie toute fraîche, élevée au boeuf aux hormones et aux hamburgers. William se battit néanmoins comme un beau diable, esquivant ses adversaires avec aisance et souplesse, jusqu'à parvenir à marquer deux essais sous leur nez stupéfait, mais aussi sous celui de sa propre équipe... C'est ce deuxième essai qui fit basculer la rencontre en notre faveur mais qui lui valut de terminer sur une civière... Un plaquage vicieux le terrassa au sol alors qu'il avait traversé le terrain à toute allure en conservant miraculeusement le ballon. Je poussai un cri d'épouvante en voyant, sous l'effet du choc, sa tête blonde s'enfoncer violemment dans la pelouse et glisser sur quelques mètres, parsemant sur son sillage quelques touffes d'herbe. Mon cri fut tué dans l'oeuf par les acclamations du public quand ils l'aperçurent poursuivre son mouvement et tendre rageusement son avant-bras au-delà de la ligne d'en-but ! Il vivait toujours et mon coeur se remit à battre !... La pugnacité de William avait redonné des ailes à notre équipe. Tandis que mon frère Augustin, le buteur de notre équipe, transformait l'essai en envoyant, d'un coup de pied magistral, le ballon entre les deux poteaux du but adverse, je remarquai un petit attroupement autour de William, lequel ne semblait pas s'être relevé. Deux infirmiers portant une civière s'approchaient de lui. Je laissai en plan ma mère qui, submergée d'émotion par la prouesse sportive de son fils chéri, n'avait rien remarqué, bondis de mon banc et dévalai les gradins à une vitesse fulgurante, manquant de m'affaler sur les spectateurs à plusieurs reprises. Mon père qui se trouvait sur le bord du terrain en compagnie de l'entraîneur, me retint dans mon élan et me conseilla d'attendre à l'infirmerie. Les quelques minutes qui s'écoulèrent jusqu'à l'arrivée de William sur son brancard me parurent interminables. Quand je vis enfin sa tête pointer, je me précipitai vers lui, bredouillant des mots qui se voulaient rassurants. Il esquissa un sourire en grimaçant de douleur.

- Ne te fais pas de chouchi, che vais bien ! - parvint-il à prononcer en s'efforçant de paraître aussi détendu que son état le lui permettait.

- Rassurez-vous, il va s'en sortir !... - intervint dans un gloussement moqueur, le docteur qui l'accompagnait - C'est une simple luxation d'épaule et quelques ecchymoses. Rien de bien méchant!... 

Je le regardai, médusée, le soupçonnant d'être capable d'employer le même cynisme pour m'annoncer le décès de mon aimé. Remarquant mon peu d'engouement pour son humour déplacé, il ajouta :

- Je vais néanmoins lui faire passer quelques radios à l'hôpital pour plus de sûreté... - ce qui valut de m'inquiéter deux fois plus !... Mon père en rajouta une couche en voulant serrer William contre lui, lequel hurla de douleur. Alertée par ses cris, je me ruai sur mon paternel, le rabrouant comme un malappris, maîtrisant difficilement mon langage malgré toute le respect que je lui devais. Il nous regarda tout penaud et s'excusa maladroitement pour son excès d'enthousiasme. La fin du match venait d'être sifflée et j'entendis les joueurs qui commençaient à arriver dans le hall pour aller à leurs vestiaires. Certains firent un détour par l'infirmerie pour venir saluer William. Il y avait aussi parmi eux des joueurs de l'équipe adverse, ce qui ne fit que confirmer la noblesse de ce sport où l'adversaire est toujours respecté. J'étais touchée par ces attentions amicales mais ne pouvais m'empêcher d'en vouloir à ma famille d'avoir entraîné William dans ce traquenard. Au moins, ils n'avaient pu que constater par eux-même la vaillance et le courage de mon bien-aimé !...

Nous en étions donc là quelques heures plus tard : au chevet du blessé, lequel, bien qu'essayant de faire bonne figure, affichait des traits tirés sur son beau visage. Il faut dire que le médecin avait tâché de réduire sa luxation sur place, manipulation particulièrement douloureuse à laquelle je n'avais heureusement pas assisté, trop occupée que j'étais à me morfondre à l'infirmerie. Les radios qu'on avaient réalisées par la suite sur lui à l'hôpital avaient confirmé le diagnostic du médecin sportif et m'avaient rassurée sur un point : il ne subirait pas d'opération ! La luxation n'avait endommagé aucun nerf environnant ni la jointure de l'épaule (vocable médical emprunté pour l'occasion aux conclusions de l'interne qui avait examiné William...) 

- Du repos, voilà ce qu'il te faut à présent ! Tu as une infirmière toute dévouée à tes côtés qui te remettra rapidement sur pied ! - dit Augustin à William dont les yeux commençaient à papillonner de fatigue.

- Ajoutons à cela un bon cassoulet, et tout sera parfait pour te retaper ! - ajouta Barnabé en se frottant amoureusement le ventre - Je sens l'odeur enchanteresse de ce mets merveilleux monter de la cuisine!

Je me redressai, furibarde.

- Ma parole, tu veux l'achever, ou quoi ? Un cassoulet après tout ce qu'il vient de vivre ???? Et pourquoi pas le gaver comme une oie tant que t'y es ???

Mon frère me regarda d'un air surpris devant l'agressivité de ma réaction. Il croisa ses gros biceps et me toisa en relevant avec orgueil le menton.

- Bah, quoi ? Cela n'a jamais fait de mal à quelqu'un du cassoulet ? On fait pas plus "biologique" ! Et puis c'est très digeste!...

- C'est ça, c'est ça ! Vous l'avez à demi-handicapé, je ne vais pas vous laisser l'étouffer!... - fis-je en commençant à les repousser tous les trois vers la porte. William, indifférent à la vivacité de nos échanges, s'était endormi paisiblement. Je fis signe à mes frères et à mon père de sortir en silence, lesquels obtempérèrent et reculèrent vers la sortie, non sans émettre quelques caquètements de volailles pour me rappeler le ridicule rôle de mère poule que je m'étais volontairement attribuée... Je leur fermai la porte sur le nez avec un plaisir non dissimulé, et pris poste auprès de William, surveillant l'entrée tel un chien de garde, prête à sauter sur le moindre intrus qui viendrait déranger sa quiétude. Je posai ma tête sur le bord du lit, et caressai tendrement le dos de la main de mon valeureux soldat accidenté. La nuit venait de tomber. En cette fin de journée de dimanche, quelques rares voitures circulaient encore sur la petite route qui longeait notre maison, leurs phares se reflétant sur la fenêtre. Le calme prenait lentement possession du foyer, de temps en temps perturbé par les éclats de rires de mes frères en provenance du salon, et par des bruits d'ustensiles dans la cuisine. Bercée par le rythme régulier de la respiration sereine de William, des bâillements sournois vinrent jouer au yoyo avec ma mâchoire.  Peu à peu, je me sentis tomber à mon tour dans les bras de Morphée. Avant de succomber, je posai un dernier regard empreint d'affection sur mon héros endormi, puis fermai les yeux, l'esprit en paix : je me tenais non seulement à côté de l'homme que j'aimais et que j'allais épouser, mais ce dernier était parvenu à conquérir le coeur de toute la famille en quelques jours, défi qu'aucun de mes prétendants précédents n'étaient parvenus à remporter. J'étais fière de lui, de nous, et de tout ce que nous avions accompli ensemble en si peu de temps. J'étais convaincue, à ce moment là, que rien ni personne ne pourrait s'immiscer entre nous. Notre amour était trop grand, trop fort, en un mot : indestructible !

La convalescence de William, et en conséquence son indisponibilité à Anim'Box n'avaient pas été sans créer de problèmes. Les entreprises américaines ne sont pas réputées pour octroyer des congés phénoménaux à leurs employés. Inutile de préciser que prendre plus de deux semaines de congés dans l'année relève à vous taxer de gros fainéant pour le restant de vos jours! Et quand on avait comme William disparu de la circulation sans songer une seule minute à prévenir sa hiérarchie, l'annonce de son accident et d'un certain délai avant son retour effectif dans l'entreprise, avaient fait tousser quelques grincheux. Il s'était pourtant écoulé moins d'une semaine depuis son départ ! C'est pourquoi je soupçonnais mon cher et tendre de vouloir accélérer les évènements et de chercher à s'esquiver au plus vite... 

Le surlendemain, ne le surprenais-je pas en train de téléphoner à une compagnie aérienne pour réserver un vol dans la soirée ??? Un 31 décembre, qui plus est !!! Je me précipitai sur le téléphone, et d'un doigt inflexible, coupai net la communication. Malgré ses protestations, je le sermonnai comme un gamin pris en flagrant délit de lecture de magazines "Olé-Olé !".

- Il faut que tu comprennes, Pauline ! - fit-il dans une supplique - Je risque de perdre mon travail si je ne rentre pas au plus vite !

- Et tu crois que tu pourras travailler convenablement dans ton état ? - rétorquai-je en lui montrant du menton son bras en bandoulière.

- Je fais signer des contrats, pas besoin de deux bras valides pour cela ! Ecoute... Il faut vraiment que je rentre ! J'ai déjà beaucoup de chance qu'ils ne m'aient pas encore renvoyé ! Je ne peux pas abuser de leur patience plus longtemps...

Je soupirai de perplexité.

- Dans ce cas, je t'accompagne ! Il n'est pas question que tu repartes seul dans cet état !

- J'espérais bien que tu dirais cela ! - fit-il en m'enlaçant de son bras valide.

- Tu ne vas pas te débarrasser de moi aussi facilement !... - renchéris-je en me blottissant un peu plus contre lui – Il ne me reste plus qu'à annoncer la «bonne nouvelle » à mes parents ! - fis-je dans un rire forcé.

- Je cours terminer de faire mes bagages pendant ce temps!...

- Parce que tu les avais déjà commencés ?!!!!

Il me sourit d'un air penaud, réalisant sa gaffe, frottant sa nuque avec embarras. Les éclairs que mes yeux lui lançaient précipitèrent sa fuite. Pas le temps de le poursuivre, j'avais bien assez de travail sur la planche avec la réaction de mes parents à gérer en leur apprenant que je repartais dans quelques heures. Je pris le temps de la réflexion quelques minutes, inspirai profondément et partis à leur recherche...

Nous fêtâmes le jour de l'an deux fois ! La première fois dans le vol Toulouse- Paris, et la seconde fois au dessus de l'océan, entre Paris et New-York, en raison du décalage horaire. Les passagers de l'avion étaient euphoriques, chantant et trinquant comme une bonne vieille bande de potes. Oubliée, pour ma part, la triste mine de mes parents dans le hall de l'aéroport de Toulouse-Blagnac, oubliés mes vallons de Cocagne! A moi la Grosse Pomme et ses gratte-ciels, à moi cette vie nouvelle qu'une semaine auparavant je n'aurais une seule seconde imaginée !... 

Une joie supplémentaire m'accompagnait en cet heureux jour : la réponse à une requête dont je pouvais avoir à présent grand espoir. C'était le résultat du morphing de Al que j'avais reçu par mail juste avant mon départ. Je tenais entre mes mains la photo d'un visage familier, débarrassé de toutes ses rides, et rajeuni de 60 ans ! On lui avait rendu ses cheveux bruns, et ravivé son regard mutin. On avait même réparé ses lunettes ! Je le trouvais particulièrement sympathique et séduisant. Munie de ce nouveau support, j'allais pouvoir user à présent de toute mon imagination et des relations de William pour faire connaître ce portrait et parvenir ainsi à retrouver la famille de Al. Etrangement, je n'avais aucune crainte d'échouer, comme si une voix intérieure me poussait à croire l'improbable. Retrouver quelqu'un après 60 ans paraissait irréalisable. C'était sans compter cette conviction intime qui me faisait avancer. Je n'imaginais pas néanmoins qu'elle dépasserait toutes mes attentes...

Fin du Chapitre 6

© Leia - novembre 2007