UN ALLER-SIMPLE POUR NEW-YORK
Par Leia

 

Chapitre 3

Un bâillement de lassitude s'échappa de ma bouche tandis que je m'étirais autant que se peu sur ma chaise de bureau. Les bras tendus derrière la nuque, j'observais mon reflet fatigué dans la vitre de la fenêtre située tout contre moi, et qui donnait sur la rue.  Sans que je m'en rende compte, la nuit s'était confortablement installée, apportant avec elle ses myriades de points lumineux, qui croissaient en nombre un peu plus chaque minute sur les façades alentours. On aurait pu croire que les étoiles s'étaient échappées du ciel pour se hasarder sur terre, suspendues quelques mètres au-dessus de nous par des fils invisibles, mais l'éclat des projecteurs d'une circulation encore dense sur les murs des bâtiments, me rappela cruellement que je subissais une nouvelle fois les frais de mon esprit incurablement romantique, et que ces lumières attrayantes qui pétillaient à ma fenêtre n'étaient que la représentation de pauvres "zozos" qui comme moi, s'étaient retrouvés coincés au bureau, tard, un vendredi soir !!!

A vrai dire, je n'en étais pas à ma première soirée passée chez Anim'box. Je n'étais d'ailleurs pas rentrée chez moi avant 22h00 depuis le début de la semaine. J'en venais à soupçonner ma chef de m'avoir concocté un planning de ministre, à faire pâlir de jalousie Donald Rumsfeld,  de façon à mettre un frein à mes relations sociales, et plus précisément, mes relations avec William. Je ne voulais pas jouer les paranoïaques, mais il me semblait que son comportement avait changé depuis que tout le département  s'était vu informé du scoop, ou dirons-nous plus humblement, de la nouvelle, qui avait circulé à une vitesse vertigineuse dans les étages de l'entreprise : mon rendez-vous avec William A. Andrey !

Les manifestations d'un subit intérêt à mon égard de la part de la gent féminine, s'étaient manifestées dès mon arrivée le lundi matin. On chuchotait sur mon passage, des yeux trop fardés me scrutaient de bas en haut, cherchant le défaut à exploiter lors de la pause-café, heure bénie pour les commérages. Malgré le briefing préalable de Nila, je ne faisais pas la fière.

- Dis-toi que tu vas passer au peloton d'exécution, sauf que ce seront des balles à blanc ! - m'avait-elle assené en guise d'ultime recommandation, alors que nous sortions de la station de métro, à deux pas d'Anim'Box.

- Mais tu m'avais dit qu'on m'en voudrait si je n'allais pas à ce rendez-vous ! Pourquoi me le reprocherait-on à présent ?!!!

- Bah! J'ai simplement dit que tu risquais les foudres de tes collègues féminines si tu te dégonflais,  pas qu'elles allaient t'en féliciter !...

La confusion s'insinua dans mon esprit. J'en venais à détester le gloussement ironique de mon amie dans mon dos, laquelle me poussait doucement mais fermement vers la porte à tourniquet de la compagnie, surveillée de près par un vigile élevé aux hormones, dernière frontière entre le bruit paisible et mélodieux des klaxons des automobiles et de leurs chauffeurs excédés, et le camp retranché qu'allait devenir le pauvre open-office qui me servait de bureau.

Les premiers jours de la semaine, je me trouvais des allures d'une résidente de Sing Sing face aux yeux inquisiteurs de mes geôliers, traînant le fardeau de mon statut de petite amie tel un boulet, boulet qui devenait de plus en plus lourd, au fur et à mesure que les jours qui m'éloignaient de mon dernier contact d'avec William s'ajoutaient les uns aux autres. Ma surcharge de travail inattendue, son emploi du temps tout aussi rempli, ne me laissaient que quelques minutes de joie intense quand je pouvais entendre sa douce voix au téléphone, le soir, de retour à l'appartement. Heureusement, la compagnie de Nila, dont la sémillante personnalité me surprenait un peu plus chaque jour, apportait une gaieté revigorante à ma morne existence. J'attendais avec impatience le week-end pour afin retrouver les bras longs et forts de William, et m'y blottir confortablement. Le désenchantement fut total quand, vers 18h00, au moment où je rangeais mes affaires et mettais en veille mon ordinateur, ma chef (une texane à la démarche chevaline et au doux prénom de Kimberly) fit irruption pour m'exiger un travail de dernière minute - l'esquisse d'un personnage à remodeler - tâche qui devait bien entendu être rendue pour l'avant-veille au plus tard!... Je m'enhardis d'une formule de protestation aussi vite hachée menue par le couperet sec de sa voix nasillarde :

- Vous comptez faire carrière dans l'animation ou vous contenter d'une place de ciné pour admirer le travail des autres, mademoiselle Alfonsi ?

Vexée, mon silence fut ma seule réponse, mais le regard que je lui lançai était des plus éloquents.

- Allez, allez, ne perdez pas de temps ! Je veux voir votre étude de personnage demain matin sur mon bureau !

L'envie irrésistible de lui planter le  stylo de ma palette graphique dans le dos alors qu'elle tournait ses gros sabots, s'empara de moi. La vision de moi-même brandissant sa tête au bout d'une pique ne m'effraya aucunement, tant ma déception était profonde. Un flot de larmes vint se bousculer au bord de mes yeux, et c'est dans un brouillard semi-opaque que ma main tâtonnante parvint à trouver mon téléphone portable. Trop bouleversée pour prononcer un mot, je me contentai d'envoyer à William un SMS l'informant du changement de programme de la soirée. Misère, misère!...

Autour de moi, mes collègues disparaissaient les uns après les autres, m'adressant, du seuil de la porte, un "Bye!" embarrassé . Seul Julian, un bel asiatique dont les cheveux de jais s'arrêtaient à la naissance des reins, vint, muni d'un mug de café à mon attention, me porter quelques paroles réconfortantes :

- Rassure-toi, elle se comporte ainsi avec tous les nouveaux. C'est sa manière à elle de vous tester...

- C'est réussi ! - parvins-je à bredouiller, des sanglots de rage dans la voix.

- On est tous passés par là tu sais... Ne te décourage pas ! Montre-lui que tu en as dans le ventre, et que tu vaux bien mieux que tout ce qu'on raconte sur toi...

L'allusion était plus qu'explicite ! Je m'apprêtais à lui demander de plus amples détails sur le portrait que l'on semblait avoir dressé de moi, quand Nila pointa le bout de son nez.

- Bah ! T'es encore là Justine ?!!! Je passais à ton bureau à tout hasard... Ah, salut Julian!...

Le rose qui empourpra ses joues m'indiqua que le bel asiatique ne lui était pas indifférent, et que sa visite impromptue ne devait pas l'être tant que cela...

- Tiens, salut Nila... Ta copine est de "garde" ce soir !...

- Damn ! Elle t'a fait le coup de la commande de dernière minute du vendredi soir ?

J'acquiesçai, un rictus de dépit aux lèvres.

- Et j'en ai pour la nuit, assurément !...

- Ne te désole pas, je vais te donner un coup de main ! - fit-elle en posant ses affaires sur mon bureau. 

Je tentai de refuser, la suppliant de renter chez elle et de sortir s'amuser, mais sa réponse fut catégorique :

- Non ! De toute façon, je n'ai rien de prévu pour ce soir ! Et puis, j'aime bien jouer les modèles... C'est quoi ton sujet ?

- Un guerrier en situation de combat...

- Et bien ! Vu ton humeur grincheuse, je pense que nous ne manquerons pas d'inspiration ! - lança-t-elle en jetant un oeil complice à Julian, lequel sourit à sa remarque non dénuée d'humour. Nila semblait satisfaite de son effet, moi un peu moins!... Le jeune dessinateur s'éclaircit la gorge.

- Je regrette de devoir vous laisser mesdemoiselles, mais j'ai une soirée chargée qui m'attend...

- Une petite copine ??? - s'enquit Nila, rougissant déjà de son audace.

- L'anniversaire de mon arrière-grand-père... La tradition coréenne, vois-tu, c'est un peu moins glamour !... - répondit-il en ricanant.

- Dans ce cas, si tu n'as pas d'autre anniversaire prévu dans les jours à venir, je serais ravie de pouvoir boire un verre avec toi un de ces soirs...

Je restai médusée devant tant d'aplomb, mais je devais me rendre à l'évidence : les manières d'approche américaines seraient éternellement  obscures à mon esprit étriqué de jeune fille dévorée de timidité. J'en venais à envier mon amie de ne pas s'embarrasser d'autant de scrupule à vouloir mieux connaître ce garçon, qui en retour, ne manifesta aucun embarras.

- Avec grand plaisir, Nila! On peut programmer cela pour vendredi prochain si tu le souhaites...

- Vendredi?... Je ne peux pas - mentit-elle - Mais peut-être samedi, je te le confirmerai quand même dans la semaine, ça te va ?

- Pas de problème pour moi alors!... Allez, bon week-end ! - fit-il en disparaissant dans l'encadrement de la porte.

- Tu as rendez-vous avec quelqu'un vendredi prochain ? Tu ne m'en avais rien dit ! - fis-je ironique.

- L'essentiel est qu'il le pense ! Tu comprends bien que je ne veux pas lui faire croire que je n'attends que lui ! - fit-elle, ses grands yeux noirs pétillant de malice.

- Pourtant, c'est bien toi qui viens de lui faire des avances ?!!!

- En effet ! Mais il faut savoir se faire désirer ! D'ailleurs, puisque nous évoquons cela, je trouve pas plus mal que tu sois coincée ici...

- Tu es sérieuse ?!!! - fis-je, une expression démesurément ahurie déformant mon visage.

- En y réfléchissant, l'attente c'est quand même un bien pour un mal, non ? Ton William, s'il tient vraiment à toi, il va faire les cent pas dans son appart en attendant demain. Et si tu veux un conseil, je m'armerais d'une bonne ceinture de chasteté dont j'aurais jeté les clés car ton beau chevalier risque, sous l'influence de sa frustration de la veille, de vouloir faire valoir ses droits sur sa princesse !!!

Rouge de honte, je saisis ma gomme à dessin et la lui jetai dessus, qu'elle esquiva d'un pas chassé. Son rire raisonna dans toute la pièce.

- Tu manques vraiment de poésie, Nila ! Tu ne penses vraiment qu'à ça !!!

- Nous en reparlons, ma grande, nous en reparlerons... - fit-elle en gloussant de plus belle, ce qui attisa mon exaspération. 

Pour couper court, je lui brandis mon plan de travail, méthode indirecte pour lui signaler que nous avions autre chose à faire qu'à nous épandre en grivoiseries. Très professionnelle, Nila étouffa son rire dans des hoquets contenus, et s'attabla à mes côtés, non sans me déployer son plus beau sourire, dévoilant ainsi l'intégralité de sa centaine de dents... Je ne pus que sourire à tant d'efforts de sa part pour me dérider, et c'est reconnaissante de ses excès  d'attention, que je m'efforçai en retour de lui afficher mon humeur la plus placide, devinant intérieurement que mes envies de meurtres envers la cow-girl texane s'émousseraient rapidement grâce à la jovialité communicative de mon amie.

Je m'endormis d'épuisement vers dix heures du matin, le nez écrasé dans le creux douillet de mon oreiller, sans prendre la peine de me déshabiller. La nuit s'était avérée plus longue que prévue malgré l'aide de Nila, et c'est avec un soulagement non dissimulé que j'étais sortie du bureau de ma supérieure, après qu'elle eut jeté un oeil indifférent sur mon travail, pour replonger tout aussi rapidement dans ses dossiers, le bruit de sa bouche mâchouillant un chewing-gum pour toute compagnie.

- Alors ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? - avait demandé Nila qui m'attendait à l'extérieur, un soupçon d'inquiétude dans la voix.

- Rien ! - avais-je répondu en haussant les épaules de consternation.

A ma grande stupéfaction, mon amie avait sautillé sur place en tapant dans ses mains.

- Excellent !!! Cela veut dire que tu as fait du bon travail, sinon elle t'aurait demandé de tout recommencer !

J'avais esquissé une moue incrédule. Bien que maudissant la méthode employée par mon étrange supérieure, je n'en restais pas moins satisfaite du travail accompli. Il faut dire que la rogne qui m'avait habitée toute la soirée avait favorisé mon imagination, et c'est sans aucune difficulté que j'avais trouvé les faciès adéquats pour illustrer la férocité d'un guerrier d'heroïc-fantasy. Qu'il soit de profil, de dos, de face, de 3/4, vu d'en haut, d'en bas, on ne pouvait discuter l'épouvante qu'il était sensé véhiculer. Je me gardai bien de dire qu'il m'avait été tout droit inspiré par une texane amatrice de rodéo, dont les grosses boucles d'oreilles en forme de goutte qu'elle arborait fièrement, me faisaient bizarrement penser aux attributs des pauvres mâles qu'elle avait dû tyranniser...

Enfin libre, je m'étais précipitée sur mon portable pour appeler William. Sa voix suave avait chanté à mes oreilles comme une ensorcelante mélodie. Exigeant de moi un repos bien mérité, il m'avait proposé de nous retrouver en fin d'après-midi au Metropolitan Museum. J'avais trouvé ce choix un peu curieux, moi qui espérais plutôt des retrouvailles plus intimes chez lui ou dans un lieu moins fréquenté. Mais la seule pensée de revoir ses beaux yeux azur et de m'y noyer dedans avait dissipé mes dernières interrogations.

La sonnerie du réveil que j'avais programmée une bonne heure avant mon rendez-vous, fusa dans ma tête comme une bombe atomique. Abrutie de sommeil, maugréant des paroles incompréhensibles, même pour moi, je me traînai jusqu'à la salle de bains pour affronter une douche revigorante. Dix bonnes minutes plus tard, mon cerveau semblait s'être reconnecté à la réalité. Je m'attardai cinq minutes de plus, usant et abusant de gel douche à la verveine, sifflotant un air léger dont la gaillardise fit s'exclamer Nila en rentrant dans l'étroite pièce.

- Fichtre ! Quel enthousiasme !!!

Le son d'un bâillement caverneux suivi d'un filet d'eau se déversant dans les toilettes accompagna sa remarque... J'en déduisis que mon amie me considérait désormais comme faisant pleinement partie de son univers, pour partager avec moi aussi spontanément ses soulagements urinaires... Enturbannée sous deux couches de serviettes, j'attendis que retentisse le bruit de la chasse d'eau pour m'extirper de la cabine de douche. L'oeil ensommeillé, Nila me demanda si je voulais un café, ce que je m'empressai d'accepter. Elle sortit de la salle de bains, le pas lascif, encore sous l'influence de la fatigue de la nuit passée. 

- Café... Café... Café... - l'entendis-je marmonner comme une imploration au Dieu Nescafé.

Je m'en voulus d'être la source de son état, elle qui avait sacrifié sa soirée pour la passer avec moi.  Je m'engageais alors à faire au mieux pour précipiter les choses entre elle et le beau Julian. Ce que j'ignorais encore à ce moment là, c'est que la capacité de séduction de mon amie dépassait toutes mes prétentions, et que le simple fait d'avoir jeté son dévolu sur le séduisant dessinateur, revenait à dire qu'il ne pourrait pas bien longtemps résister à ses charmes voluptueux, précieux atours hérités de ses origines hawaiiennes.   

Je séchai rapidement mes cheveux, dont les boucles ocres et brunes, gonflées par la chaleur, se déployèrent sur mes épaules comme une étoffe chamarrée. Je pinçai mes joues d'un fard rosé, rehaussai mes cils d'un mascara sombre, et recouvris mes lèvres d'un gloss transparent. J'enfilai un top à bretelles blanc, et un gilet cache-coeur gris par-dessus, puis plongeai dans un jeans slim, n'ayant pas encore eu à souffrir des désagréments des régimes hot-dogs et hamburgers, inévitables tentations auxquelles j'essayais de résister tant bien que mal. Au fond de ma valise, je retrouvai mes Repetto noires irisées, dont le confort me faisait presque oublier que je les avais aux pieds ! Un coup d'oeil par la fenêtre m'informa que le temps tournait à la pluie, de gros nuages noirs se regroupant lentement au-dessus de la ville. Petit café, puis brossage de dents indispensable afin de ne pas faire fuir mon soupirant, mon trench-coat sous le bras, je laissai Nila, allongée dans le canapé du salon-salle-à-manger-cuisine, émerger tout doucement de son état semi-comateux, condition sine qua none avant qu'elle ne parte rejoindre son copain Stan et sa bande, pour une tournée des bars environnants, rituel dont elle ne semblait pas se lasser. Rassurée non pas sur sa santé physique, mais tout au moins morale, je quittai les lieux. Je secouai la tête en fermant la porte, convaincue qu'une relation stable dans la vie amoureuse de mon amie devenait vitale pour réfréner ses habitudes de célibataire qui l'engluaient dans une solitude un peu trop "gauloise" à mes yeux.

Parvenue à quelques mètres du Metropolitan Museum, je ralentis le pas. Par excès de pudeur, je me refusais à lui montrer mon impatience à le retrouver. Et pourtant, quand j'aperçus sa longiligne silhouette, appuyée avec nonchalance contre une des colonnes de style néogothique du somptueux édifice, je sentis mon coeur exploser dans ma poitrine, et mes jambes s'emballer au rythme de ses battements. Waow !!!! Vêtu d'un imperméable sombre par dessus un pull col roulé gris chiné , les mains dans les poches de son pantalon en velours de couleur beige, il semblait tout droit sorti de Vogue Hommes. Les dizaines de marches qui nous séparaient disparurent sous l'effet de lévitation qui s'empara de mon corps, lequel buta de plein fouet contre sa poitrine. Pour une arrivée discrète, c'était réussi ! Tendrement, il entoura ma taille de ses bras, je pouvais sentir la douce chaleur de sa joue contre la mienne, ses mèches dorées effleurant mon visage.

- Comme tu m'as manqué !... - murmura-t-il à mon oreille. 

Je n'osais relever la tête, des larmes de joie se débattant avec vigueur sous mes paupières. Blottie contre lui, j'attendis quelques instants pour maîtriser mon émotion. Je devais me rendre à l'évidence : j'étais amoureuse !!! Et ce sentiment extrême qui bouillait dans mes veines, ébranlant mon esprit et le peu de raison qui me restait, au point de me demander si ce je que vivais était vraiment réel, me fit réaliser combien j'étais ignorante sur ce sujet. Les petits copains antérieurs faisaient figure de nains de jardins à côté du jeune homme qui me serrait contre lui, et les larmes versées lors des ruptures consécutives qui avaient parsemé ma jeune existence, me paraissaient à présent bien dérisoires en comparaison de l'émoi intense qui m'agitait. Une pensée effrayante vint alors traverser mon esprit. "Et si cela devait s'arrêter demain ???" Je tentai de balayer cette angoisse subite qui me terrorisait, laquelle s'évanouit au contact des douces lèvres de mon amoureux venues à la rencontre des miennes. Une paix intérieure m'enveloppa, et c'est un visage serein que je levai vers le sien, dont les traits parfaitement réguliers m'invitait à l'admiration. Il me répondit par un de ses savants sourires qui m'engourdissait toute entière. Sa main dans la mienne, il m'entraîna vers l'entrée du musée. 

- Ne tardons pas, cela va bientôt fermer... - me dit-il sur un ton mystérieux. 

Je lui lançai un regard interrogateur. A quoi bon venir ici juste avant la fermeture ?!!! Un sourire énigmatique persistait sur son visage. Je le suivis pleine de circonspection, croisant les visiteurs qui rebroussaient chemin au fur et à mesure que nous avancions. Nous nous retrouvâmes peu à peu les seuls à marcher dans des dédales de couloirs interminables. Toujours silencieux, William me conduisit jusqu'à une pièce immense, dont la beauté du lieu et la richesse de son contenu me firent échapper un cri d'émerveillement. Devant moi se dressait un temple égyptien, les pieds solidement fixés sur une terrasse en pierres polies. Un plan d'eau, d'où émergeaient sur les bordures, en bouquets diffus, des gerbes de papyrus, la ceinturait. De grandes baies vitrées de la hauteur du plafond, cernaient la pièce, dispersant une lueur bleutée sur le monument, le revêtant des couleurs de la nuit qui approchait. Une douce musique orientale émanait de haut-parleurs dissimulés derrière de gigantesques palmiers disposés aux quatre coins du site. 

Muette de fascination, je laissais vagabonder mon regard sur les parois millénaires, découvrant sous mes doigts le secret contact de ces inscriptions mythologiques gravées sur la pierre, dont les idéogrammes avaient charmé toute mon enfance. Me revenaient alors en mémoire nombre de recherches historiques qui avaient occupé cette période de ma vie, et des pans entiers de souvenirs jaillirent à mon esprit. Je retrouvais ma curiosité d'enfant et je m'enthousiasmais de ces retrouvailles. J'étais à présent convaincue que William était capable de lire dans les âmes, et tout spécialement dans la mienne. 

J'avais conscience de sa présence derrière moi, appuyé contre la barrière de sécurité de la baie vitrée, observant mon état de fébrilité. Je tournais vers lui un visage aux yeux brillants de milles étoiles.

- Comment as-tu deviné ??? - fis-je en courant me jeter à son cou - Comment as-tu deviné l'emprise que cette époque a sur moi ? Ce lieu est une véritable féerie !!!

William rit de mon allégresse.

- J'ai cru déceler en toi une férue de cultures anciennes... Les vocations artistiques sont souvent une quête vers la perfection esthétique. Cet endroit en est l'expression même. J'avais peu de chance de me tromper...

Décidément, ce garçon n'aurait de cesse de me surprendre. Sa décontraction manifeste, cette profonde confiance qu'il avait de lui-même, ce caractère affirmé qui le définissait, jetait le trouble dans mes pensées. Il devenait à mes yeux un être sibyllin, dont je ne pourrai jamais percer tous les mystères. Paradoxalement, cela me rassurait sur la suite de notre relation : je ne pourrai jamais languir d'ennui auprès de lui...

Subitement, les éclairages du plafond s'éteignirent. Des veilleuses fluorescentes prirent le relais.

- Dommage que nous ne pouvions rester plus longtemps... - fis-je un peu contrite - Le musée va fermer ses portes...

William réitéra son sourire énigmatique.

- Nous pouvons rester ici toute la nuit si tu veux !

Mon air surpris sembla accroître son amusement. Il poursuivit, jouant de mon étonnement.

- Le directeur du musée est une veille connaissance... 

- Tu n'as pas...

- Si!... - fit-il, riant devant mon air ahuri - Et j'ai une autre surprise pour toi !

Sur ces mots, il m'entraîna vers l'entrée du temple d'où partait un escalier long d'une vingtaine de marches. De faibles lumières éclairaient notre passage. J'avais l'impression étrange de retourner deux cents ans en arrière, au temps des premiers découvreurs de pyramides. Je distinguais difficilement William dans la semi-obscurité. Quelques mètres face à la dernière marche, une porte métallique nous interdisait d'aller plus loin. William tapa quelques chiffres sur le digicode qui se trouvait sur la droite. Dans un sifflement de pistons et de loquets qui s'écartent, la lourde porte s'entrouvrit, révélant à mes yeux ébahis les précieux secrets qu'elle protégeait. 

- Cette salle ne doit pas être ouverte au public avant quelques semaines... Tu es la première à la visiter... - me dit William avec une certaine solennité.

Intimidée, je pénétrais à petits pas dans la vaste pièce. Une innombrable collection de tableaux et de gravures, retraçant apparemment l'Expédition d'Egypte conduite par Napoléon, se déployait de chaque côté. Au milieu, placé sur une estrade, un tombeau en pierre sur lequel  une énorme dalle entrouverte laissait percevoir un sarcophage dont l'éclat des dorures et des couleurs me fit un instant douter de son ancienneté... Comme s'il avait deviné mes pensées, William me confirma son authenticité. Je sursautai devant sa nouvelle prouesse, et me persuadai de m'en faire une raison, trop absorbée, étais-je, par le flot de merveilles qui m'environnait. Des statues de taille humaine, représentation des dieux à tête d'animal et à corps d'homme, flanquaient une série de meuble-vitrines à l'intérieur desquelles étaient exposés nombre de pierreries, bijoux, outils funéraires, urnes religieuses et autres reliques... Mon regard s'arrêta un instant sur une momie de chat en parfait état de conservation qui dormait dans ses linges depuis plus de deux milles ans. Cette matérialisation d'images si souvent consultées dans les livres d'histoire égyptienne, me désorientait un peu. Seule ici, en compagnie de William, dans cette pièce immense, où seul le bruit de nos pas faisaient écho, il me semblait avoir remonté le temps. J'étais aussi sonnée que Kurt Russel après avoir traversé la porte des étoiles !!! 

Mon émerveillement alla croissant quand je m'écartai de l'allée centrale pour contempler les peintures accrochées aux murs. On avait apparemment réuni les plus belles oeuvres des plus grands peintres orientalistes du XIXème siècle : une véritable gageure sachant qu'elles sont normalement conservées dans des centaines de petits et grands musées de par le monde, ce qui rend d'autant plus difficile leur accès. Sous le charme, je n'osais m'approcher de ses tableaux illustres, dont les auteurs s'étaient attachés à retranscrire dès leur retour en France dans leurs ateliers, munis de leurs croquis de voyages, la fascination que ces vestiges leur avaient procurée. 

Durant un instant, j'imaginais la stupeur du célèbre peintre et sculpteur Jean-Leon Gerome  en découvrant, aux abords de la vallée des rois, deux gigantesques colosses qui en gardaient l'entrée depuis des millénaires. Je devinais la ferveur qui avait dû le saisir devant ses statues à la hauteur démesurée, au point de lui en cacher une partie du ciel, et le sentiment de profonde humilité qui avait dû l'habiter devant la majesté des lieux. J'admirais sa recherche des couleurs pour mettre un peu plus en valeur l'intensité de la lumière, ce contraste subtil entre le réel et le spirituel. J'avais le sentiment de pénétrer dans la toile, de sentir le vent chaud du désert caresser mon visage, d'entendre le brouhaha de la caravane en installant son camp au pied des colosses. 

La main que posa William sur mon épaule me ramena à la réalité. Il m'adressa un sourire satisfait et nous poursuivîmes, côte à côte, notre visite.  Nous nous surprenions mutuellement sur le contenu de nos connaissances. Lui, complétant mes lacunes sur le plan historique, moi l'instruisant sur les techniques picturales et l'évolution du style de chaque artiste.  Je lui faisais remarquer les couleurs plus chaudes qui étaient employées, des teintes plus rouges, jaunes ou brunes, selon les régions ou les époques.  Aux représentations de vestiges archéologiques, on avait mêlé des scènes de la vie contemporaine du XIXème siècle : harems aux femmes alanguies et lascives, souks aux étals multicolores, villes orientales aux minarets polychromes... Nous évoluions dans un autre univers, fleurant les épices et la fleur d'oranger. Nous éprouvions la même fascination que ces peintres devant cet orient mythique, baigné de lumières et jonché des restes d'une civilisation millénaire, qui s'éveillait d'un long sommeil et venait à la rencontre de l'occident. 

Le Nil - Narcisse BerchèreNous achevions notre exploration quand mon intérêt fut capté par un tableau, qui se distinguait des autres par sa petitesse. Oublié au fond de la salle, étouffé entre deux immenses fresques illustrant la campagne napoléonienne,  il trônait sur son chevalet comme un prince déchu. Pourtant, l'éclat qui s'en dégageait le singularisait  de par les dégradés de bleus employés, contrastant avec la technique picturale communément utilisée à cette époque. Cela représentait une barque, une simple barque de pêcheur, flottant sur le Nil au coeur de la nuit, mais le souci du détail apporté à la composition força mon admiration. Jouant avec les ombres et les lumières d'une seule couleur, l'auteur apportait un réalisme saisissant à son oeuvre.  La végétation en bordure du fleuve semblait ondoyer au rythme de la brise légère qui poussait la fragile embarcation vers l'embouchure du delta, s'ouvrant timidement sur la méditerranée dont on percevait au loin l'horizon. Sur la barque, dans la semi-obscurité, on devinait les silhouettes de pêcheurs courbées sur leurs filets. La lueur chancelante d'une lanterne accrochée au mat de leur voilure dirigeait leurs gestes habiles, que leurs ancêtres, des millénaires auparavant avaient effectués, le long des mêmes berges, devant les mêmes temples...

Je restais de longues minutes en contemplation, émue devant la magie poétique de l'artiste, dont le talent pouvait aisément se mesurer au gigantisme qui m'entourait. Flottant dans une autre dimension, où le temps s'était arrêté, mon estomac usant de borborygmes sonores, me rappela rudement à la réalité. Embarrassée, je tentais de faire taire l'intrus, maudissant cette faim qui tonitruait dans mon ventre. William rit de mon trouble.

- Tu sais, je meurs de faim, moi aussi !!! - confessa-t-il, un brin moqueur.

Il était grand temps de quitter cet endroit ensorceleur, où nos sens s'étaient perdus dans les méandres du passé. Je recueillis la perspective  d'un retour vers notre époque dans un état de semi-étourdissement, comme me réveillant d'un long rêve. Mon ventre lui,  nullement troublé, criait famine. Je convins que pour bien nourrir les esprits, il fallait avant tout satisfaire son estomac !!!  Le premier Delicatessen ferait l'affaire !!!

Le changement fut des plus brutaux quand nous émergeâmes sur la rue ! Après ces quelques heures passées dans un recueillement solennel, que seuls  nos chuchotements et le bruit de nos pas avaient dérangé, la circulation nous frappa de plein fouet.  L'effervescence du monde moderne se révélait à nous dans toute son intensité, assourdissante et aveuglante. La météo ne nous épargnait pas non plus ! Une pluie diluvienne nous cinglait le visage, heurtant avec fracas le bitume, faisant écho aux rugissements du tonnerre. Nous courûmes nous réfugier sous le store d'une boutique, sans remarquer que la bâche, sous le poids de l'eau qui s'y était accumulée, menaçait sérieusement de se déchirer. Arriva ce qui devait arriver !!! Je n'avais pas introduit mon bras dans la manche de mon trench-coat, que le bruit d'un craquement sourd retentit à nos oreilles. Une goutte perla sur mon nez, puis deux, et en l'espace d'une seconde, nous nous retrouvâmes inondés de pied en cap !!! Je flottais dans mes Repetto qui s'échappaient de mes pieds. Au dessus de nous, une ouverture béante dans la toile, nous laissait percevoir le ciel d'un noir d'encre, déversant sur nous ses flèches vigoureuses, dont la fureur ne cessait de s'accroître. Les mèches pendantes comme un cocker revenant de la chasse, je me tournai, ruisselante, vers William, dont la tenue grotesque me réconforta. Ses jolies mèches blondes n'étaient plus qu'un souvenir, plaquées sur ses oreilles telle une cagoule ignifugée de coureur automobile, se séparant au milieu de son crâne en une raie bien nette, lui donnant des allures de majordome négligé. Une envie irrépressible d'éclater de rire s'empara de moi. Un sourire narquois traversa son beau visage. 

- Tu n'es pas mal non plus !... - fit-il en me faisant signe de regarder vers la vitrine de la boutique. 

A chaque passage de voiture qui nous éclairait, nos reflets fantomatiques intensifiaient le comique de notre situation. Nous rîmes de bon coeur de notre pathétique apparence. De toute façon, peu m'importait de ressembler à un poulpe surgissant des eaux, du moment où William se tenait près de moi, sa façon de me regarder ne s'étant pas modifiée, toujours identique, comme si j'étais une princesse. 

Peu à peu le froid se fit ressentir. Mes membres s'engourdissaient. Nous tentâmes de prendre un taxi, mais aucun ne s'arrêtèrent, poursuivant leur route à notre approche, trop effrayés certainement par notre dégaine patibulaire. Nous nous dirigeâmes vers la  plus proche station de métro, qui nous demandait malheureusement de marcher encore quelques blocs. En temps normal, ce n'était pas désagréable, mais sous une pluie battante, c'était autre chose !!!  Parvenus à destination, nous nous précipitâmes sur la dernière rame de la soirée, laquelle soirée, bien avancée, me fit réaliser que nous avions passé plus de cinq heures dans l'enceinte du musée, égoïstement isolés du reste du monde... 

Malgré notre mésaventure, nous riions tous deux de nos allures d'épouvantails. Les voyageurs nous toisaient du coin de l'oeil, impassibles. Les émotions intenses de ces dernières heures nous mettaient dans un état d'euphorie que nous ne maîtrisions plus. Un policier serait passé par là, il n'y avait aucun doute qu'il nous aurait embarqués pour suspicion d'absorption de produits prohibés... 

Nous nous étions mis d'accord pour aller directement chez William afin de mettre des vêtements secs. D'après lui, Candice n'avait pas emporté avec elle, lors de son déménagement à Chicago, la moitié de sa garde-robe, et comme nous faisions à peu près la même taille, j'avais de grandes chances de trouver mon bonheur. Ce que je souhaitais par dessus tout, c'était ôter ces habits humides qui me glaçaient. Peu m'importait le vieux jogging troué qu'il pourrait me trouver !

Un sentiment de grand soulagement m'envahit au moment où je pénétrai dans son appartement. A moi serviettes chaudes et vêtements secs !!! William me proposa d'aller me changer dans la chambre de Candice tandis qu'il nous préparait du thé. Je voulais avant tout prendre une bonne douche, bien chaude, pour réchauffer mes membres ankylosés. Par paresse, je n'allumai pas la lumière, me contentant de celle du couloir qui éclairait suffisamment la pièce. Je commençais à ôter mon gilet quand, subitement, je fus saisis d'une impression étrange, désagréable, comme si je perdais pied. Titubante, je m'assis sur le bord du lit. Je portai une main à mon front : j'étais brûlante ! Allons bon ! Voilà que j'étais en train de tomber malade !!!

William fit irruption, un paquet de serviettes dans les bras...

- J'ai pensé que tu voudrais peut-être prendre un bain ch...

Sa voix s'arrêta net en remarquant mon malaise. Il s'accroupit devant moi, me prenant la main pour la porter à ses lèvres.

- Cela ne va pas, Justine ?

J'aurais voulu répondre, mais je m'en sentais incapable. L'esprit brouillé de trop de fièvre, je percevais difficilement l'azur de ses prunelles qui me fixaient non sans une certaine inquiétude. Le son de sa voix me paraissait bien lointain. Il se rapprocha un peu plus de moi, s'empara d'une serviette pour essuyer les gouttes de pluie qui perlaient encore de mes cheveux. Sans que je puisse me l'expliquer, j'arrêtai de la main son geste. Mes doigts se replièrent autour de son poignet. Je pouvais sentir les battements de son coeur qui cognaient contre ses veines. J'avais l'impression qu'un autre moi prenait possession de tout mon être, quelqu'un dont la raison n'était plus maîtresse. Ma main délaissa son poignet et vint caresser son beau visage. Le trouble que j'y lus ne me désarçonna point. Muée d'une énergie nouvelle, je laissai glisser mon index sur ses lèvres au relief généreux. Un sourire vint s'y loger, réduisant à néant le peu de retenue qu'il me restait. Curieusement, c'est moi qui pris l'initiative de l'embrasser. 

Ensuite, tout bascula...

warning !!! 
Moins de 15 ans s'abstenir !!! Vous serez prévenus !... 

Encore engourdie de sommeil, je clignai des yeux sous l'effet des rayons du soleil levant qui perçaient à travers la fenêtre de la chambre.  Je tournai la tête pour leur échapper, esquissant un bâillement, immédiatement étouffé par la vision d'une silhouette masculine tout contre moi, silhouette familière et objet de tous mes fantasmes depuis plusieurs semaines. Le visage paisible de William me faisait face, subtilement balancé par le rythme régulier de sa respiration. La mémoire, en me revenant, me fit l'effet d'un choc électrique. Hésitante, je soulevai le drap qui nous recouvrait. Pas de doute ! Il était en tenue d'Adam, et moi, en tenue d'Eve !!! Je m'alanguis sur le dos en soupirant, me mordillant la lèvre, réflexe naturel qui caractérisait mon embarras. Un sourire béat vint cependant chasser cette grimace et mes joues s'empourprèrent au souvenir de la nuit passée. 

Les images défilèrent dans mon esprit comme un film au ralenti. Nos premiers baisers, timides pour commencer, puis plus audacieux, nos gestes maladroits et empressés à ôter nos vêtements, plus résistants que de coutume de par leur humidité. Je me rappelais les jurons prononcés par mon envoûtant séducteur tandis qu'il s'acharnait à retirer mon jeans, collant à ma peau comme du latex. Et son cri de victoire quand il y fut parvenu, suivi de l'éclat de rire qui me secoua. 

Allongée sur le lit, j'accueillis son corps contre le mien, frissonnant de trop d'émotions contenues. Remarquant ma nervosité, William s'empressa de me rassurer de ses caresses savamment prodiguées. Je me libérai peu à peu de tensions, mues par une pudeur naturelle qui m'avait interdit jusqu'à présent toute spontanéité. Je me laissai aller au doux contact de sa peau contre la mienne, mes bras se nouèrent autour de sa nuque, mes mains se mêlèrent à ses cheveux, jouant avec ses boucles encore mouillées de pluie. Je sentis ses lèvres délicates et fraîches s'emparer de nouveau des miennes, le doux attouchement de sa langue qui m'amenait vers un dialogue muet, où la curiosité du début laissa vite la place à la reconnaissance de sensations envoûtantes auxquelles je m'abandonnais, savourant dans un vertige mutuel l'approche intime de nos baisers. Je ramenai mes jambes autour de lui et je sentis son corps s'appesantir un peu plus. Penché au dessus de moi, ses bras vigoureux me recouvrant, il émanait de lui une énergie enivrante qui me possédait peu à peu. Je distinguais un éclat nouveau briller au coin de ses pupilles dilatées d'un désir dont je partageais l'enthousiasme. Un feu intense dévorait chacune de mes extrémités nerveuses, si bien que je l'accueillis comme une délivrance lorsqu'il fut en moi. Un plaisir intense, violent, prit alors possession de moi, une douleur exquise qui m'envahit, chaque fois un peu plus excitante, s'accordant au balancement de nos deux corps, au point d'en devenir aveuglante, milles lumières s'entrechoquant dans ma tête.  Je sentis ses lèvres se poser sur mon front, mes joues, ses mèches de cheveux effleurer ma bouche, dont la saveur exalta la faim que j'avais de lui. Mes mains glissèrent le long de ses flancs, il s'arqua légèrement, ravi de mon empressement. 

Je me souvenais de nos murmures, de nos plaintes étouffées, de nos respirations qui se firent plus rapides, de nos gestes impatients alors que des sensations différentes, aiguës, se diffusèrent dans tous nos membres. Je cessai de lutter, contemplant son visage se troubler d'un voile annonciateur d'une jouissance prochaine, ses lèvres se crisper alors qu'il reprenait son souffle. Transportés sur la mer déchaînée de la volupté, un flot violent et irrésistible vint nous submerger, et le cri que nous poussâmes me revenait à présent en écho, au point de me faire frissonner.  Haletant, il releva les boucles trempées de sueur qui s'étaient plaquées sur ma figure, traça du bout des doigts le contour de mes lèvres entrouvertes, encore tremblantes, sur lesquelles il vint déposer les siennes, un baiser tendre et sensuel auquel je répondis avec la même délicatesse. Les battements de nos coeurs se firent plus réguliers. William bascula à mes côtés, son bras robuste reposant autour de ma taille. Une joie inconnue m'enveloppa, un sentiment de gaieté et de légèreté qu'il me semblait n'avoir jamais vécu auparavant. Les mots étaient devenus inutiles, impuissants à décrire le bonheur extatique qui m'habitait. Doucement bercée par sa respiration sereine, je fermai les yeux, savourant la chaleur de sa peau contre la mienne.  Lovée contre sa poitrine, je cédai peu à peu aux vertiges du sommeil, les sens engourdis de sensations enchanteresses...

La voix suave de William me soutira de mes pensées "érotiques". Il m'observait de ses yeux charmeurs, un sourire mutin au coin des lèvres. 

- Bien dormi ?...

La question ne manquait pas de sous-entendu. Rougissante, je m'enfonçai un peu plus sous le drap. Il éclata de rire, et pour plus d'embarras, se débarrassa de l'indésirable, qui échoua au pied de notre couche.  Sous la lumière du jour, je distinguai nettement à présent les traits de son visage et les courbes de son corps (qu'il avait parfait!...). Ce qui devait être réciproque... Pudiquement, je baissai les yeux.  Lentement, il releva mon menton, m'obligeant à plonger mon regard dans le bleu des siens. J'y reconnus le trouble que j'y avais perçu quelques heures auparavant, et mon coeur se mit à battre un peu plus vite. Il me recouvrit de ses bras. Ce fut moi, pourtant, qui vint sceller mes lèvres aux siennes, répondant à son ensorcelante attirance, m'abandonnant à son étreinte, langoureuse, voluptueuse, l'embrasement qui s'emparait de nos corps et de nos âmes rivalisant avec l'éclat aveuglant du soleil qui inondait notre chambre.

Fin du chapitre 3

© Leia - octobre 2006